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UN LIVRE

Hannah Arendt : l’art de l’alarme

Gabriel MAISSIN
Gabriel Maissin est économiste (UCL), spécialisé en sciences de la population et du développement.

Au milieu des années nonante, il n’était pas rare d’entendre de jeunes universitaires se référer aux ouvrages d’Hannah Arendt pour donner un soubassement à leur engagement politique. Rien de comparable à la marxolatrie des années septante mais une partie de la génération qui est entrée en politique après chute du mur de Berlin a voulu y trouver ses repères.

Le choix n’était pas si mauvais. Après tout, voilà une auteure dont la production a su affronter les « temps sombres » du siècle passé. Son analyse du totalitarisme comme expérience de l’anéantissement du politique, pouvait très bien apparaître comme la leçon clef du XXe siècle pour ceux qui voulaient « faire de la politique autrement ». La fin des idéologies ouvrait enfin la voie à une politique désenchantée. Ses nouvelles formes, qualifiées pour les besoins de la cause de « citoyennes », l’éloge de la contagion culturelle et de l’ingérence humanitaire pouvaient très bien se déployer dans cet espace enfin débarrassé de toutes les scories et pièges tendus par une politique assimilée jusque-là à la prise du pouvoir ou à son exercice.

Cette interprétation et cette redécouverte conjoncturelles de l’œuvre d’Hannah Arendt est pourtant bien loin, pour ne pas dire à l’opposé, de ce que fut son apport à la compréhension de la politique.

Disons d’emblée qu’il n’est pas facile de s’engager dans le labyrinthe de la pensée arendtienne [1]. Car en philosophe formée à l’école allemande, elle prétend (en 1964) : « Je n’appartiens pas au cercle des philosophes. Mon métier c’est la théorie politique. Il y a déjà longtemps que j’ai définitivement pris congé de la philosophie ». Pourtant l’écriture de ses ouvrages est aux antipodes de ceux de ces collègues politologues ou historiens. Sa méthode apparaît bien au profane comme philosophique : traquer au-delà de l’examen méticuleux des événements et des faits empiriques, les significations idéales, l’essence des phénomènes. Son point de départ n’est pas l’explication du totalitarisme, mais la compréhension de son apparition brusque est imprévisible : « L’événement illumine son propre passé, mais il ne saurait en être déduit ».

Son ouvrage majeur, Les origines du totalitarisme, paraît en 1951 aux États-Unis et sera remanié lors des éditions successives jusqu’en 1971. La caractéristique de l’ouvrage est de se composer de trois volumes [2] dont les titres — Sur l’antisémitisme, L’impérialisme et le Système totalitaire — ne donnent pas de prime abord une image très précise de l’ensemble. Édité dans le contexte bien particulier de la guerre froide, alors que la question du totalitarisme était au centre d’une série impressionnante d’ouvrages [3] et de polémiques visant à opposer diamétralement et irrévocablement la tradition politique libérale parée de toutes les vertus et le régime soviétique, l’ouvrage avait une autre ambition.

Son point de départ n’est pas la comparaison des régimes politiques, mais comme l’indique le titre définitif de l’ouvrage, la recherche des origines de cette « singularité radicale » qu’a constituée l’avènement du nazisme. Pour Arendt, le totalitarisme n’est pas une déviation, une radicalisation de l’autoritarisme, du despotisme ou une explosion irrationnelle de racisme. Il s’agit plutôt d’une « mise en pratique extrême et constante » au cœur de l’Europe d’une série d’éléments déjà existants que sont « les préjugés politiques modernes profondément enracinés et largement répandus ».

De l’antisémitisme à la barbarie impériale

Dans ce sens, le premier tome aborde l’antisémitisme, au travers des formes qu’il a pu prendre jusqu’à l’affaire Dreyfus. L’analyse de la condition juive moderne, marquée par le double mouvement de l’émancipation initiée au siècle des lumières et de la résurgence d’un antisémitisme social et politique au XIXe siècle, est ainsi l’occasion de mettre à jour le problème plus général de l’accès au politique d’un peuple opprimé. À travers les figures du « paria » et du « parvenu », cette dialectique de l’exclusion et de l’émancipation n’aboutira pas à résorber pour les juifs les fondements de l’antisémitisme moderne, qui est le refus de leur assimilation comme citoyens de l’État-nation.

Le second volume, L’impérialisme, le moins connu des trois, est pourtant une pièce maîtresse de l’édifice. Il ne s’agit pas de démonter les mécanismes de cette expansion inouïe du capitalisme et de la rivalité qui va précipiter les puissances impériales dans la Première Guerre mondiale, mais plutôt de monter en quoi l’impérialisme européen va accumuler au-delà des mers les ingrédients nécessaires à la « production massive de cadavres » qui sera pratiquée au XXe siècle au cœur même de l’Europe. L’impérialisme colonial a deux versants. D’une part, il justifie la conquête et le partage colonial du monde non européen par les théorisations de « l’espace vital ». Ce partage du monde consolide à son tour durant tout le XIXe siècle les théories racistes permettant une hiérarchisation de l’espèce humaine en catégories inférieures et supérieures. Ce sont ces théories raciales, acclimatées à la métropole, qui ouvriront la voie à l’extermination par le nazisme de certains groupes humains.

Cette « intériorisation » de la conquête d’un espace vital comme « loi naturelle » de l’histoire n’est pas suffisante. Il faut encore que les armées et les administrations coloniales produisent hors de l’Europe les modèles d’organisations et les agents de la mise en œuvre. Pour Arendt, le fonctionnaire colonial est le précurseur du bureaucrate de l’extermination. Détaché et inaccessible, il est capable de nier l’humanité de ses administrés, de les soustraire du genre humain. Les camps de concentration, dans la forme qui sera importée lors de la Première Guerre mondiale, naissent en Afrique du Sud à la fin du XIXe siècle.

Mais il existe aussi un « impérialisme continental » qui déploie ses effets au coeur de l’Europe. Analysant avec beaucoup de précision les formes du nationalisme dans les cas de l’Allemagne et de l’empire austro-hongrois, scrutant la situation des réfugiés, apatrides et des minorités dans l’Europe bouleversée par la guerre de 1914, elle dégage une autre prémisse du totalitarisme. Le mûrissement d’une question insoluble, d’une contradiction béante au cœur de la civilisation des droits de l’homme : que faire des individus sans État, de ceux qui n’ont plus d’accès à la citoyenneté ?

« La conception des droits de l’homme, fondée sur l’existence reconnue d’un être humain en tant que tel, s’est effondrée au moment où ceux qui s’en réclamaient ont été confrontés pour la première fois à des gens qui avaient bel et bien perdu tout le reste de leurs qualités ou liens spécifiques — si ce n’est qu’ils demeuraient des hommes. Le monde n’a rien vu de sacré dans la nudité abstraite d’un être humain... »

Il convient de rappeler qu’Hannah Arendt ne fait pas appel à une simple compassion pour l’humanité. Ni n’invoque le fait que même privé de ces attributs de citoyen, un être humain, par son existence même, devrait rester sujet de droit. Une telle nature humaine indépendante de l’histoire et des cultures, antérieure à toute institution politique ne saurait exister et remplacer en quelque sorte l’immuabilité et la transcendance divine. Il n’y a aucun garde-fou transcendant à la conception politique de l’agir humain.

Ce n’est pas l’abolition de l’humanité du réfugié ou de l’apatride qui est à la base de sa déshumanisation, c’est l’abolition de la personnalité juridique de millions de personnes et l’incapacité des États-nations à leur donner une nouvelle insertion qui formera cette condition déterminante pour le processus de déportation et d’extermination, « premier pas essentiel sur la route qui mène à la domination totale ».

Pour Arendt, les camps n’ont fait que reproduire le processus de déshumanisation qui commence avec la négation de l’individu en tant que sujet de droit, se poursuit par sa déqualification raciale et se termine par sa mise à mort. En revenant, et en s’installant définitivement au cœur des nations occidentales, « les camps de concentration sont les laboratoires où l’on expérimente des mutations de la nature humaine, et leur infamie n’est pas seulement l’affaire de leurs détenus et de ceux qui les administrent selon des critères strictement “scientifiques” ; elle est l’affaire de tous les hommes ».

Si les deux premiers volumes accumulent les prérequis, à l’apparition du totalitarisme, le troisième volume s’efforcera d’identifier les caractéristiques et les mécanismes qui vont lui donner sa forme sans précédent : celle d’un régime qui élimine la politique.

Avant d’en arriver là, il est nécessaire de décrire l’ascension de ces régimes, les moyens mis en œuvre pour accéder au pouvoir absolu. Car il n’y a pas de régime totalitaire s’il n’y a pas de mouvement totalitaire, pas de mise en branle des masses. Les masses ont ici un sens précis, elles sont formées des « gens apparemment indifférents auxquels tous les autres partis avaient renoncés, les jugeant trop apathiques ou trop stupides pour mériter leur attention », mais à la différence des classes, « elles ne sont pas unies par la conscience d’un intérêt commun, elles n’ont pas cette logique spécifique des classes qui s’exprime par la poursuite d’objectifs précis, limités et accessibles ». Il faut donc qu’il y ait effondrement ou au moins affaiblissement substantiel d’un système de représentation et de revendication en termes de classe, pour ouvrir la voie au mouvement. Il faut également que les élites, surprises par la franchise et la violence de la propagande, se joignent à cet enrôlement, qu’elles avaient auparavant si souvent méprisé. Propagande et organisation forment les deux piliers de ce mouvement totalitaire. Chacun prenant dans ce cadre une dimension inédite, caractéristique. Ainsi la propagande n’a pas pour seuls buts d’endoctriner ou de tromper, mais de fonder les principes mêmes de l’action.

Idéologie et terreur

C’est lorsque ce mouvement totalitaire a forcé les portes du pouvoir et qu’il s’y installe qu’Arendt achève d’en dessiner le caractère unique. « La possession (...) de tous les instruments du pouvoir et de la violence n’est pas pour un mouvement totalitaire, un avantage absolu : tel est dans la pratique le paradoxe du totalitarisme au pouvoir. » En effet, on peut s’attendre à ce que l’exercice du pouvoir redimensionne à l’aune des difficultés objectives (économiques, militaires, sociales...) « les prétentions des mouvements avant leur accession au pouvoir et de détruire petit à petit le monde fictif de leurs organisations ». Mais le totalitarisme échappe à cette considération générale de la théorie politique de la bureaucratisation et du détournement des promesses initiales. Loin de se figer dans une structure politique, le pouvoir totalitaire maintient un caractère informe. « En termes techniques, le mouvement à l’intérieur de l’appareil de domination totalitaire, tire sa mobilité du fait que la direction ne cesse de déplacer le centre effectif du pouvoir, à d’autres organisations, souvent, sans dissoudre, ni même révéler publiquement les groupes qui ont été ainsi privés de leur pouvoir. »

Cette fluidité, entre gouvernement et parti, entre « les lois du régime » et la « ligne politique », cette mise en concurrence des instances et organisations qui se dédoublent et se surveillent mutuellement produit bien évidemment de l’incohérence, attribuée ensuite à l’inconstance capricieuse du Chef. Pour Arendt, « la cohérente et perpétuelle division entre autorité secrète réelle et représentation fictive faisait du siège effectif du pouvoir, un mystère par définition ». Cette fluidité du pouvoir est cependant conforme au rôle du chef qui agit en quelque sorte sans hiérarchie suivant le principe « la volonté du Führer peut s’incarner en tout lieu et en tout temps ». Qu’il n’y ait pas malentendu, bien sûr il y avait une hiérarchie formelle et, doublant cette structure, une machine bureaucratique. Arendt ne se prive pas d’en décrire les rouages, mais il ne s’agit pas ici d’une chaîne de commandement autoritaire ou tyrannique. L’appareil totalitaire applique à ses composantes, même les plus hautes placées, ses propres principes d’atomisation des individus face à l’autorité et à la sacralité du but. Cela ne pouvait pas manquer de conduire à une autre caractéristique du régime totalitaire : sa relative inefficacité, voire sa gabegie, économique. Ou plus exactement l’effacement à partir d’un certain moment de toutes références à des intérêts économiques rationnellement exprimables.

Le système totalitaire, tel qu’il se cristallise dans le nazisme et dans le stalinisme, ne doit pas être confondu avec d’autres formes d’oppression politique que nous connaissons : despotisme, tyrannie, dictature. « Partout où celui-ci s’est hissé au pouvoir, il a engendré des institutions politiques entièrement nouvelles, il a détruit toutes les traditions, sociales, juridiques et politiques du pays (...), le régime totalitaire transforme toujours les classes en masse, substitue au système des partis, non pas des dictatures à parti unique, mais un mouvement de masse, déplace le centre du pouvoir de l’armée à la police et met en œuvre une politique étrangère visant la domination du monde. »

Hannah Arendt définissait le totalitarisme comme un phénomène entièrement nouveau dont l’idéologie constituait le principe fondateur et la terreur l’instrument. L’idéologie — toutes les idéologies pour Arendt — ont des traits totalitaires dans la mesure où elles tentent de fournir une explication ultime, basée sur des lois naturelles ou historiques. « La légalité totalitaire qui met en œuvre les lois de la nature ou de l’histoire ne se préoccupe pas de leur traduction en normes du bien et du mal à l’usage des individus, mais elle les applique directement à l’espèce, c’est-à-dire à l’humanité. »

La caractéristique ultime du totalitarisme n’est pas la domination, la soumission intégrale de l’individu à l’État, mais bien la destruction par la terreur du politique, comme lieu d’expression d’une pluralité des hommes. Sans ce politique, il n’y a ni liberté, ni possibilité pour l’action. Même si cette liberté d’action se traduit par le conflit et n’évitera pas de se confronter au pouvoir que le politique institue.

L’art de l’alerte

L’ouvrage d’Hannah Arendt n’a pas manqué de susciter des critiques à la hauteur de ses ambitions. Dès 1954, Raymond Aron, qu’on ne pouvait soupçonner de complaisance à l’égard du communisme stalinien, soulignait, au-delà des similitudes, la différence entre le travail esclavagiste du goulag et le génocide d’Auschwitz. D’autres critiques ne se privèrent pas de signaler que si la méthode arendtienne établissant la continuité entre l’antisémitisme, le racisme colonial, l’impérialisme et le nazisme était convaincante, elle l’était moins en ce qui concerne le stalinisme.

Non que la caractérisation, par Hannah Arendt du régime stalinien de 1930 à 1953, comme totalitaire ne soit pas pertinente. Mais plutôt que le travail fourni sur la genèse du nazisme et qui visait à expliquer au départ sa singularité, n’a pas été mené avec la même précision dans le cas de l’URSS. Dès lors, il n’est pas étonnant que dans le climat de la guerre froide, certains aient préféré gommer cette difficulté et faire des Origines une simple typologie passe-partout du totalitarisme.

Or une lecture attentive de l’ouvrage relève malgré tout des surprises. Dans l’introduction à l’édition française (1972) du Système totalitaire, Arendt affirme que la Chine maoïste montre des « différences essentielles avec le totalitarisme » ou encore « qu’il existait une alternative évidente à la prise du pouvoir par Staline [en 1929] et la transformation de la dictature unique en domination totale : cette alternative consistait à poursuivre la Nouvelle politique économique inaugurée par Lénine ». Arendt avait horreur qu’on la confonde avec une anticommuniste vulgaire. Hannah Arendt n’est pas la première à avoir pris sur elle de comparer nazisme et stalinisme, y compris parmi les auteurs socialistes ou marxistes.

Aujourd’hui, ce n’est pas tellement les quelques faiblesses de l’analyse arendtienne qu’il faut souligner, c’est plutôt la portée de son message et la force de son constat : « Dans la mesure où les mouvements totalitaires ont germé dans un monde non totalitaire (en cristallisant des éléments qui s’y trouvaient, car les gouvernements totalitaires ne sont pas tombés de la une) le processus pour les comprendre doit clairement et avant tout, être un processus de compréhension de soi-même ».

Il ne suffit donc pas de répéter plus jamais ça ! Il faut comprendre pourquoi les failles et les renoncements de nos démocraties, le déni de justice sociale à grande échelle, l’oppression brutale qui s’abat sur des populations entières, les entorses à la plus élémentaire légalité internationale peuvent réactiver ces « tentations fortes ». Car « les solutions totalitaires peuvent bien survivre à la chute des régimes totalitaires » et réapparaître de façon inédite. Essayons de ne pas être surpris, cette fois-ci.

[1] Deux ouvrages peuvent nous aider : Martine Leibovici, Hannah Arendt, une Juive. Expérience politique et histoire, Desclée de Brouwer, Paris, 1998 et Paolo Flores d’Arcais, La politique, l’existence et la liberté, Hannah Arendt, Bordas, Paris, 2003.

[2] Édités en français dans le désordre puisque le troisième tome, Le système totalitaire, paraît le premier en 1972 au Seuil, suivi du premier tome, Sur l’antisémitisme, en 1973, chez Calmann-Lévy et le second, L’impérialisme, sortira enfin chez Fayard en 1982 ! Il aura fallu trente ans pour avoir un accès complet à cet ouvrage !

[3] Pour prendre la mesure de l’ampleur des conceptions recouvertes par ce terme, on ne saurait trop recommander, Le totalitarisme ou le XXe siècle en débat, une anthologie de textes choisis et présentés par Enzo Traverso (Paris, Seuil, 2001).