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LE THÈME

Manger mieux ou consommer autrement ?

Véronique HUENS
SAW-B

Groupes d’achat commun, groupes d’achat solidaire de l’agriculture paysanne…

En dehors des circuits de la grande distribution, une foison d’alternatives existe. Depuis les structures locales jusqu’aux modèles plus globaux, toutes ne reposent pas sur les mêmes principes.

Producteurs mis sous pression par des grandes chaînes de distribution, consommateurs qui ne savent plus ce qu’ils mangent, planète qui se dégrade : le diagnostic de nos modes de production et de consommation alimentaires actuels est catastrophique. Face à ce constat, des citoyens se mobilisent pour développer des alternatives sous forme de circuits courts : groupes d’achat commun (GAC), groupes d’achat solidaire de l’agriculture paysanne (Gasap), etc. Leur principe : raccourcir au maximum la chaîne alimentaire en achetant directement aux producteurs et, au passage, (re)créer du lien entre les producteurs et les consommateurs et fixer des prix plus justes pour les uns et les autres. Des plateformes en ligne telles que « Topino », « Pointferme » ou « La Ruche qui dit oui » connaissent également un succès grandissant. En proposant une plus grande flexibilité et en offrant des produits diversifiés, leur objectif est de toucher un public large.

Si les circuits courts visent à réduire au maximum le nombre d’intermédiaires entre consommateurs et producteurs, il semble impensable de les supprimer totalement.

Tous ces modèles se valent-ils ? Afin de comprendre les enjeux qui sous-tendent l’ensemble des circuits courts, il semble important d’expliquer le fonctionnement de deux modèles qui pourraient représenter les extrémités d’un continuum entre toutes les structures existantes [1].

“Gasap“ versus “La ruche qui dit oui “ ?

D’un côté se situent les Gasap, dont les membres cherchent à soutenir une agriculture paysanne et respectueuse de l’environnement. Pour ce faire, ils préfinancent la production des produits qu’ils achètent, ce qui permet aux producteurs d’avoir la garantie de toucher un revenu, quelles que soient la qualité et la quantité de leur récolte. Il y a un engagement ferme et préalable des citoyens qui assument eux-mêmes les risques liés par exemple à une mauvaise météo. Mais ce système permet aussi une concertation entre les consommateurs et les producteurs sur les prix et sur les modes de production (quasi tous en agriculture biologique). L’objectif est d’instaurer une relation de confiance entre les consommateurs eux-mêmes et entre les consommateurs et les producteurs. Certains Gasap sont organisés sous forme d’ASBL mais la majorité n’a pas de structure juridique propre. Ils fonctionnent exclusivement sur base de bénévolat. Les premiers groupes sont nés au début des années 2000 et ont rapidement essaimé [2].

À l’autre extrémité du continuum se trouve le modèle de la Ruche qui dit oui (RQDO). Ici, ce sont trois jeunes Parisiens qui ont lancé un réseau de « ruches » (700 à ce jour), à savoir des plateformes d’échange entre producteurs et consommateurs. Ces derniers bénéficient d’une plus grande flexibilité. Ils choisissent en ligne les produits parmi la palette proposée par les producteurs actifs dans leur ruche (ils peuvent être clients de plusieurs RQDO pour étoffer l’offre si nécessaire). Ils paient directement les producteurs via une plateforme bancaire et viennent ensuite retirer leurs denrées à la Ruche (organisée une fois par semaine). Cette dernière est gérée par un responsable rémunéré pour ce travail. L’équipe nationale de la RQDO qui s’occupe de l’outil internet, du développement du modèle, de la communication est également rémunérée via un pourcentage sur les ventes. Au total, c’est 20% (TVAC) du prix d’achat d’un produit alimentaire qui est rétribué à ces deux « intermédiaires ». La totalité des RQDO ont un statut juridique [3].

Nous voyons donc que, malgré les apparences, les modèles que proposent les Gasap et la RQDO sont sensiblement différents, et n’impliquent pas de la même manière le consommateur, ni ne garantissent la même sécurité pour le producteur.

Les intermédiaires : indispensables et coûteux ?

Si les circuits courts visent à réduire au maximum le nombre d’intermédiaires entre consommateurs et producteurs, il semble impensable de les supprimer totalement. Imaginez que toute la population belge se rende directement chez les producteurs pour acheter ses produits  ! Un non-sens écologique et économique tant pour les consommateurs qui devraient y consacrer une énergie et un temps considérable que pour les producteurs qui doivent aménager leur espace et consacrer du temps à accueillir les clients. Métier à part entière, la logistique a un coût qui est souvent difficile à chiffrer correctement et bien trop souvent sous-estimé par les producteurs comme par les consommateurs. Ces derniers ont parfois l’impression d’y gagner en se rendant directement chez le producteur puisqu’ils ne prennent pas en compte les kilomètres parcourus ni le temps passé.

Dans les Gasap, un seul membre se rend auprès du producteur pour l’ensemble du groupe. Malgré cela, le temps et l’énergie consacrés restent importants (recherche des producteurs, distribution des colis, administration, dynamisation du groupe). Si cette organisation convient très bien à certains consommateurs, d’autres ne peuvent ou ne veulent pas s’investir autant. Comment alors les convaincre d’orienter leur achat vers des modes de distribution alternatifs aux grandes surfaces ? Même chose du côté des restaurants, des petits commerçants ou des cuisines de collectivités pour lesquels il est indispensable de développer une structure intermédiaire qui rassemble et distribue les produits et centralise les commandes.

Si les intermédiaires semblent indispensables, tous ne se ressemblent pas. Pour y voir plus clair, nous proposons de les analyser via deux éléments clefs : la structure économique mise en place (qui paie quoi ?) et le gouvernement de cette structure (qui décide quoi ?).

Quel modèle économique ?

Le travail de logistique peut ainsi être réalisé par des bénévoles ou par des structures professionnelles. Les deux options ont des atouts et des inconvénients. Le bénévolat est souvent gage de davantage de convivialité  : réunions de voisins, échange de recettes, débat de la vie de quartier… Cette dynamique est essentielle pour maintenir un engagement sur le long terme mais parfois insuffisante. Le coût caché de ce travail « intermédiaire » peut user à la longue ou rebuter certaines personnes qui ne peuvent s’investir de telle manière. Il suffit parfois qu’une personne déménage ou s’implique moins pour que tout un groupe disparaisse.

D’un autre côté, rémunérer les intermédiaires est financièrement très exigeant et peu de structures y parviennent correctement. Emplois précaires, subsides publics, statuts temporaires sont largement observés. Les responsables des Ruches sont par exemple rémunérés à la marge : 8,35% du chiffre d’affaires réalisé au sein de leur ruche. En moyenne, ils toucheraient 400 euros bruts [4] pour un travail hebdomadaire de 10 à 15h. Ils peuvent gérer maximum trois ruches, et donc gagner 1200 euros bruts pour un travail de 30 à 45h/semaine. Ce travail peut donc n’être viable que comme activité complémentaire. Qu’en est-il par ailleurs de la formation et de l’encadrement de ces travailleurs ? La majorité des petites structures de circuits courts font face aux mêmes problèmes de rentabilité et sont incapables d’offrir – sans aide publique – des emplois durables et correctement rémunérés. Ce dur constat amène certains acteurs à imaginer des structures de circuit court à plus grande échelle [5].

Ces différentes structures ne pourront faire l’impasse d’une réflexion globale sur leur modèle de gouvernance et sur le modèle économique qu’elles souhaitent développer.

Autre point crucial : comment sont calculés les prix des marchandises vendues ? Cette question est au cœur des expériences en circuit court qui visent justement à réduire les coûts en diminuant les intermédiaires. Mais est-ce vraiment le cas ? Et si oui, qui en profite réellement ?

Dans la logique des Gac et Gasap, c’est le producteur qui y gagne d’abord et avant tout, en tout cas financièrement. Il fournit les groupes locaux « en vrac » et ne paie donc pas les frais liés aux intermédiaires et à la logistique (puisque la collecte, la distribution, le paiement… sont assurés bénévolement par les membres du groupement d’achat). Le bénéfice financier du consommateur est, quant à lui, quasi nul, voire négatif (ce qu’il gagne via l’achat direct et en gros auprès du producteur est compensé par les frais liés à son implication bénévole dans le groupement d’achat, ses frais de transport…) mais son bénéfice est surtout « humain ». Il a la garantie de bénéficier de produits de qualité, cultivés près de chez lui et issus d’une agriculture durable, la convivialité avec les autres membres du groupe. Un modèle économique qui a toute son importance mais n’attire bien souvent que des militants convaincus.

Le dispositif de la RQDO permet aux producteurs de toucher une marge beaucoup plus importante que via les grandes surfaces et de les payer également plus rapidement. Il est vrai que les marges pratiquées par la grande distribution sont gigantesques [6] et que les 20% imposés par la RQDO aux producteurs paraissent ridicules à côté. Mais cela pose toutefois question. Est-il par exemple normal que la marge que s’octroie la maison mère (8,35%) soit équivalente à celle qui permet de rétribuer (mal) les responsables des ruches ? Au vu du succès des RQDO, ces 8,35% représentent des sommes importantes [7]. Si elles servent aujourd’hui à payer les coûts de communication, de développement informatique et la création de nouvelles filiales, qu’en sera-t-il demain quand le modèle sera rodé et que la taille de l’entreprise permettra de réaliser des économies d’échelles conséquentes ? Ces marges seront- elles revues à la baisse ? Si oui, au profit de qui ? Si pas, qui décidera de l’affectation des bénéfices  ? Autant de questions dont doit se saisir au plus vite l’ensemble des parties prenantes de la RQDO.

Quelle gouvernance ?

La question du pouvoir de décision est centrale. Qui décide au sein des structures intermédiaires  ? Quels sont les espaces pour mener une réflexion globale sur la viabilité du modèle à long terme pour l’ensemble des parties prenantes ? Si le projet de la RQDO se veut au bénéfice des producteurs, ceux-ci n’ont pas été impliqués dans la conception de l’outil et n’ont aujourd’hui toujours aucun pouvoir de décision. La société anonyme est aux mains d’actionnaires privés [8]. Les règles de fonctionnement sont « imposées » aux producteurs qui soit les acceptent, soit n’y prennent pas part [9]. L’outil serait donc pensé pour eux mais sans eux. Le consommateur et les responsables de ruche semblent aussi absents de la structure de décision qui, centralisée à Paris, est géographiquement très éloignée des circuits courts et locaux qu’elle veut développer. Si elle souhaite incarner le modèle de l’économie sociale dont elle se targue [10], la RQDO doit réfléchir à mettre en place des outils pour une gouvernance plus démocratique, au risque de s’éloigner rapidement des valeurs qu’elle souhaite défendre.

Depuis quelques années, la multiplication des modèles de circuit court est plutôt l’heureux signe d’une prise de conscience de l’urgence de changer nos modes de production et de consommation. Mais ces différentes structures ne pourront faire l’impasse d’une réflexion globale sur leur modèle de gouvernance et sur le modèle économique qu’elles souhaitent développer. Impliquer l’ensemble des partenaires est essentiel pour trouver un équilibre entre les contraintes et les visions des uns et des autres. De plus, il paraît également crucial de pouvoir aborder sereinement les questions du coût, des marges, des rémunérations pour que le modèle économique soit à la fois durable, compréhensible et accessible pour tous.

[1] Une version longue de cette analyse est disponible sur www.saw-b.be.

[2] Aujourd’hui, rien qu’à Bruxelles, le réseau des Gasap compte 75 groupes créés ou en création.

[3] En janvier 2014, 65% des Ruches avaient un statut d’entreprise individuelle, 16% un statut associatif, 10% celui d’une entreprise commerciale et 9% étaient rattachés à une entreprise agricole.

[4] Les cinq plus grosses Ruches permettraient à leur responsable de toucher 3000 euros bruts par mois. Mais en moyenne, c’est plutôt 300 euros net que touchent les « Reines » (responsable de chaque ruche).

[5] C’est le cas par exemple de Oikopolis au Luxembourg, de Farm ou de Beescoop à Bruxelles. Voir l’article "Un supermarché peut-il être alternatif ?" dans ce numéro.

[6] Dans son livre Les coulisses de la grande distribution, Christian Jacquiau explique que les prix sont souvent multipliés par trois ou quatre, voire même plus entre ce qui est payé aux producteurs et ce que paie le consommateur final.

[7] En 2013, le chiffre d’affaires de la RQDO a dépassé les 9 millions d’euros. Ses promoteurs expliquaient fin 2014 qu’ils espéraient atteindre les 80 millions en 2015 grâce à la création de filiales dans d’autres pays européens. Ces chiffres qui semblent a priori importants doivent toutefois être relativisés en rappelant qu’un seul supermarché peut réaliser annuellement 100 millions de CA.

[8] Les deux fondateurs, le fonds d’investissement XAnge Private Equity et trois business angels que sont Xavier Niel (président de free.fr), Marc Simoncini (cofondateur du site de rencontres meetic.fr) et Christophe Duhamel (cofondateur du site marmiton. org).

[9] À noter que 18% des ruches sont constituées en association (loi 1901) dont il est théoriquement possible de se faire membre. Mais les règles de fonctionnement général des Ruches restent toutefois largement « imposées  » par la maison mère.

[10] La RQDO a été reconnue en France comme « entreprise solidaire d’utilité sociale  » ce qui signifie qu’elle prétend répondre aux quatre critères suivant : lucrativité limitée, gouvernance participative, échelle des salaires de 1 à 3 et la poursuite d’un but autre que celui du partage des bénéfices.