Le dictionnaire du prêt-à-penser

L’effet Matthieu

Mateo ALALUF
Sociologue

EFFET MATTHIEU : La formule a été inventée par le sociologue américain Robert Merton en 1968. Il indiquait par cette référence à l’évangile selon Saint Matthieu – « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a. » –, le processus par lequel les scientifiques déjà reconnus s’approprient les résultats et inventions des chercheurs sans notoriété : les premiers seront ainsi célébrés et maintiendront leur domination sur le monde scientifique pendant que les seconds seront oubliés.

Par la suite, à l’instar d’autres idées de 1968 telles l’autonomie, la créativité ou la qualité, élevées au rang d’injonction managériale, l’EFFET MATTHIEU s’imposera dans la décennie suivante moyennant une inversion de sens. Alors que Merton désignait un processus de contestation de la domination dans le champ scientifique, des jeunes universitaires se saisiront de cette expression pour en faire une machine de guerre contre l’État social et œuvrer simultanément à leur propre promotion.

L’État social sera à leurs yeux une manifestation aboutie de l’EFFET MATTHIEU. La sécurité sociale serait un instrument de redistribution inversée des revenus, profitant davantage aux riches qu’aux pauvres alors qu’elle serait financée en grande partie par les petits et moyens revenus. En s’universalisant, comme c’est le cas pour les allocations familiales et les soins de santé, la sécurité sociale ne viendrait plus au secours des pauvres, mais serait devenue une source de privilèges.

Herman Deleeck, issu de l’ACW (le mouvement ouvrier chrétien flamand), spécialiste de la sécurité sociale et professeur à l’Université d’Anvers, sera un des premiers en Belgique à recourir à l’EFFET MATTHIEU. Cette « rhétorique réactionnaire » selon l’expression d’Albert Hirschman [1] deviendra dominante et constituera le socle idéologique des mesures qui entraîneront, par la sélectivité des prestations sociales (isolé-cohabitant-chef de famille) et le ciblage des publics, une érosion des droits sociaux.

L’EFFET MATTHIEU suppose que le caractère redistributif de la sécurité sociale, loin d’être solidaire, aurait comme conséquence de permettre aux plus nantis de bénéficier des biens publics comme la santé, les retraites ou l’éducation par exemple (« ceux qui ont seront dans l’abondance ») en raison de leurs capacités culturelles et sociales plus grandes. Alors que les autres contraints de cotiser n’auront qu’une part congrue de ces biens (« on ôtera même ce qu’ils ont »).

À ce premier principe de rhétorique réactionnaire s’ajoute un deuxième selon Hirschman : le risque supposé que fait courir un système redistributif à la liberté d’entreprendre et même à la démocratie à cause du poids de la bureaucratie inhérente à l’État social. La révolte de celui qui n’a rien ne peut conduire en conséquence qu’à « donner à celui qui a et qui sera dans l’abondance mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a ».

Une formule forgée pour dénoncer la domination sur le champ scientifique se trouve ainsi retournée par d’autres scientifiques pour servir cette fois la domination sociale. La rhétorique réactionnaire permet ainsi aux nantis de l’hégémonie culturelle de tenir le haut du pavé tout en se présentant comme les chevaliers blancs en lutte contre le conformisme intellectuel.

[1] Albert O Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Paris, Fayard, 1991.