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Immigration : les dessous d’un retour en grâce médiatique

Grégory MAUZÉ
journaliste et politologue

L’afflux de réfugiés vers l’Europe durant l’été 2015 et la crise de l’accueil qui l’a accompagné en Belgique ont remis une question migratoire souvent délaissée au centre de l’actualité. Sans toutefois bouleverser les règles du genre.

« Sage et nécessaire gestion de la politique d’accueil », titrait l’éditorial de Béatrice Delvaux dans l’édition du 11 juillet 2013 du Soir. Ce satisfecit en bonne et due forme adressé à la politique d’asile et d’immigration du gouvernement Di Rupo s’inscrivait dans l’air du temps. Les médias dominants vibraient au diapason du pouvoir, dont la stratégie en la matière consistait à réduire l’attractivité de la Belgique à l’étranger et à rationaliser la procédure de (non-)accueil. Sans relever que cette politique impliquait des restrictions d’ampleur pour les droits des migrants aux conséquences parfois dramatiques.

Il est vrai que la tendance générale à l’information fast-food battait alors son plein. Faisant naguère l’objet d’un traitement spécifique, la thématique migratoire, jugée peu à même de doper le lectorat, s’en trouvait cantonnée à une couverture superficielle ou sensationnaliste, souvent pour le pire. La popularité de la secrétaire d’État en charge de ces questions, Maggie De Block, n’était pas non plus étrangère au manque de recul critique des médias (ou était-ce l’inverse ?). La véracité des faits faisait dès lors pâle figure face au storytelling autour de la méthode « ferme, mais humaine » de celle qui fut sacrée femme de l’année par La Libre Belgique en 2013. Au préjudice des mouvements de lutte de migrants et des ONG, bien en peine de faire entendre leur voix dans un tel contexte.

Deux ans plus tard, le paysage s’est singulièrement métamorphosé. Des éditorialistes en vogue ont troqué l’exigence de fermeté pour l’appel à la compassion. Jusqu’alors délaissée, la thématique migratoire regagne ses titres de noblesse dans les rubriques « analyse » des gros tirages. Le flou artistique régnant autour du vocabulaire employé semble se dissiper, des rédactions privilégiant désormais, à la suite de la chaîne Al Jazeera, le terme « réfugié » à celui de « migrant » pour désigner les exilés fuyant la poudrière syrienne. Révolution médiatique en perspective ?

Un sursaut déontologique

Aux sources de ce changement se trouvent, bien sûr, les proportions prises par les drames migratoires aux portes de l’Europe. La hausse vertigineuse du nombre d’arrivées en Europe et de morts recensés (de 700 en 2013 à près de 2000 au premier semestre 2015) rendait la question difficilement évitable. La durée annoncée de la crise nécessitait donc d’allouer les moyens en conséquence à son traitement. La surenchère xénophobe dans les pays d’Europe de l’Est a aussi pu changer la donne. La gestion inhumaine des frontières du Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui lui a valu les louanges de toute l’extrême droite du vieux continent, s’est imposée comme une problématique éminemment européenne, à traiter comme telle.

Devant la multiplication des commentaires racistes d’une violence inouïe sur les forums de discussion, un signal d’alarme fut tiré le 11 août par le journaliste de la RTBF Julien Vlassenbroeck. Il sera suivi d’un appel à l’autocritique adressé par le directeur général de Télé Bruxelles, Marc de Haan, à la profession : face à la dure réalité, la mission des journalistes « reste de la présenter avec objectivité et rigueur, non pour plaire à la minorité tapageuse, mais dans l’espoir fou et superbe de servir la vérité ». Pour Martine Vandemeulebroucke, ancienne spécialiste de ces questions pour Le Soir, « beaucoup de journalistes, prenant conscience du déficit chronique d’éclairage sur cette thématique, ont été saisis d’un sursaut déontologique  ».

À cela s’ajoutent des considérations plus prosaïques. Désigner les dérives racistes parfois érigées en politique publique, notamment en Europe de l’Est, permet de dégager un discours médiatique fédérateur à peu de frais, tout en évitant des partis plus audacieux, facteur de potentiel clivage au sein du lectorat. Peu d’encre avait en effet coulé pour dénoncer le cynisme de plusieurs pays de la vieille Europe qui avaient refusé de prolonger les opérations de sauvetage en haute mer par crainte d’un « appel d’air ». En Belgique, les dérapages de Théo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration – au style nettement moins consensuel que sa prédécesseure – sont certes fréquemment relevés. Pour autant, les éditorialistes n’ont rien à redire à sa politique, laquelle n’a pas varié d’un iota par rapport à celle du précédent gouvernement.

À aucun moment, ces accents ne se sont écartés des impératifs classiques de la presse commerciale visant à chercher le récit vendeur du moment. Mais celui-ci a pris une forme dont les effets concrets se sont fait sentir sur la société.

Le parc Maximilien

Le rôle joué par les médias fut déterminant dans la mise en place, début septembre, de l’occupation du parc Maximilien par des candidats en attente de l’examen de leur demande d’asile. Initiée par des collectifs de sans-papiers et des associations proches des luttes de migrants, elle a rapidement recueilli une vague de soutien inédite, qui dépasse de loin les cercles militants habituels. « Les médias avaient réalisé un important travail en amont pour préparer l’opinion publique, ce qui a conduit à une réaction de solidarité plutôt que de rejet », remarque Saïd Elouizi, membre du « collectif groupe régularisation 2009 ». Cet élan de solidarité a dès lors entretenu la flamme médiatique, qui a elle-même alimenté le mouvement citoyen.

Ce coup de projecteur sur la mobilisation du parc Maximilien a également accordé une certaine visibilité aux collectifs de sans-papiers en lutte depuis de nombreuses années. « Cela fait des années qu’on manifeste régulièrement pour qu’une solution soit trouvée à la question des 150 000 sans-papiers présents en Belgique, sans être vraiment relayés par les médias », poursuit Saïd Elouizi. L’attention médiatique aura donc permis de faire entendre les revendications des sans-papiers. Le slogan « Les sans-papiers d’aujourd’hui sont les réfugiés d’hier, et les réfugiés d’aujourd’hui les sans-papiers de demain » fut notamment repris lors de la manifestation du 27 septembre, quand 20 000 personnes défilèrent dans les rues de Bruxelles.

Enfin, le traitement plus professionnel de la question migratoire a également contribué à la poursuite de l’engouement public et de l’élan de solidarité. « Face aux accusations de vols de dons par les non-réfugiés, aux interrogations sur la possession de smartphones par les nouveaux arrivants ou aux outrances de Théo Francken, les médias ont généralement joué leur rôle d’information en démontant les idées reçues », note Martine Vandemeulebroucke.

Cette couverture n’aura pas, elle non plus, échappé aux impératifs mercantiles. Les reportages autour de l’occupation ont souvent fait la part belle à la plateforme formée de citoyens belges, flattant l’autosatisfaction humaniste du lectorat ou des téléspectateurs. La soirée spéciale de la RTBF consacrée à la question n’aura donné la parole aux migrants que pour les dépeindre comme d’éternelles victimes. Ainsi, l’intérêt pour la mobilisation des réfugiés a décru de façon drastique à partir de l’annonce de la décision unilatérale de la plateforme de mettre fin à ses activités au parc Maximilien. « La plateforme citoyenne n’a pas travaillé à l’émergence médiatique de porte-parole réfugiés, ce qui a alimenté l’idée qu’ils seraient incapables de se prendre en main », regrette Mohamed Boumediene, porte-parole de la coordination des sans-papiers.

De fait, l’attention médiatique pour la cause des sans-papiers semble en passe de revenir au même niveau de léthargie initial. Alors que la dimension apolitique et humanitaire de la plateforme citoyenne présentait un côté fédérateur (donc vendeur), les revendications, nettement plus clivantes, d’un changement radical des politiques migratoires restrictives se révèlent nettement moins télégéniques. La fin précipitée de l’occupation du parc Maximilien aura sans doute été une occasion manquée de politiser la question migratoire à large échelle, à partir de l’émoi qu’avait suscité la mobilisation citoyenne. Les mouvements de lutte pour les droits des migrants devront en tirer les conséquences.