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Corbyn-Sanders : surprises dans la gauche anglo-saxonne

Thomas LESUISSE

Le Labour anglais vient d’élire à sa tête Jeremy Corbyn, 66 ans, sur base d’un programme anti-austérité. Aux États-Unis, la primaire démocrate voit l’émergence de Bernie Sanders, 74 ans, sénateur dénonçant les inégalités de richesse et rassemblant des milliers de partisans et de donateurs. Mais que se passe-t-il donc dans la gauche anglo-saxonne ?

Voici quelques mois, nul n’aurait misé sur un tel retournement de situation côté britannique, où le blairisme semblait avoir liquidé définitivement l’héritage travailliste. Côté américain, les électeurs démocrates mobilisés pour l’espoir et le changement en 2008 paraissaient trop déçus par les deux mandats d’Obama pour trouver un challenger interne à Hillary Clinton – surtout s’il devait s’agir d’un socialiste revendiqué. La surprise est donc grande. Elle suggère peut-être la fin précipitée de l’orientation politique « démocrate », et l’amorce de nouvelles dynamiques à gauche.

La revanche de deux frondeurs

Outre leur surgissement synchrone, Corbyn et Sanders partagent de nombreux points communs. Le premier tient dans le rapport critique qu’ils entretiennent avec les appareils politiques. Dès la fin des années 1970, Jeremy Corbyn est actif au sein de l’aile gauche d’un Parti travailliste miné par les défaites électorales et les appels à la conversion centriste. En 1981, il participe à la campagne de Tony Benn, une figure notable de la gauche anglaise, qui défiait alors le vice-leader du Parti travailliste lors d’un scrutin interne. Il fait son entrée à la Chambre des Communes en 1983, d’où il participa plus tard à la fronde contre les gouvernements de Tony Blair et de Gordon Brown. Il fut un opposant constant à la politique du New Labour : son taux de « fronde » lors des votes parlementaires est de 19% durant cette période [1].

Bernie Sanders s’est quant à lui toujours tenu à l’écart du Parti démocrate américain et de ses débats internes. C’est en indépendant qu’il a remporté la plupart de ses mandats électifs depuis 1981, battant plusieurs fois les candidats démocrates et républicains qui lui étaient opposés. Au Sénat, il n’est qu’apparenté au bloc démocrate, et il y défend des positions contrastant sensiblement avec celles des caciques du parti. Il s’affirme en effet comme un « socialiste démocratique », moins soucieux que ses congénères de la connotation négative du terme outre-Atlantique.

La surprise politique de 2015 vient donc de deux rebelles. Sanders et Corbyn sont à l’exact opposé des personnalités et des projets ayant guidé les partis démocrate et travailliste ces vingt-cinq dernières années. C’est probablement là une des sources de leur succès. À travers eux, les préceptes de la Troisième voie portée par Tony Blair au Royaume-Uni, et notamment inspirée par les campagnes de Bill Clinton côté américain [2], subissent une violente contradiction. Quelques exemples suffisent à s’en convaincre. Alors que le New Labour des années 1990 avait consciencieusement affaibli les liens avec les syndicats anglais, la campagne de Jeremy Corbyn s’est nourrie d’un fort soutien de ces structures délaissées par « leur » parti. Là où les stratèges démocrates et travaillistes habituels ont tout misé sur les focus groups et autres méthodes de marketing, les discours de Corbyn et Sanders font essentiellement appel à la conviction et à l’argumentaire politique classique. Après que les penseurs de la Troisième voie aient théorisé la transgression des fondamentaux idéologiques de la gauche [3], le nouveau leader du Labour et le challenger d’Hillary Clinton ne craignent pas le clivage et assument des positions claires sur l’ensemble des thèmes.

Est-ce donc la fin d’un cycle ? Dans la politique anglaise, sans doute : les cuisantes défaites essuyées par le Labour en 2010 et 2015 ont discrédité l’idée que la fuite vers le centre constituerait le seul salut électoral possible [4]. L’intervention de Tony Blair réaffirmant le risque d’« annihilation » qu’encourrait un Labour abandonnant la course au centre [5] n’a eu aucun effet sensible sur les sympathisants et militants travaillistes. Dans la politique américaine, peut-être : les espoirs déçus de la présidence de Barack Obama peuvent autant alimenter l’abstention que la recherche d’un nouveau débouché politique, plus authentique et moins consensuel.

Une possible synthèse générationnelle

L’authenticité est en effet un marqueur des personnalités de Jeremy Corbyn et de Bernie Sanders. Elle se retrouve autant dans leurs discours sans détour que dans leurs biographies. Tous deux partagent des racines semblables : ils ont entamé leur parcours militant par des combats emblématiques de la gauche radicale post-1968. Le premier a pris une part active au combat pour les droits civiques lors de ses années sur les campus américains. Le second est un militant anti-guerre de longue date, engagé pour le désarmement nucléaire, la cause palestinienne et la lutte contre l’apartheid. Jusqu’il y a peu, il présidait d’ailleurs la coalition « Stop the war », organisation à la tête du mouvement contre la guerre d’Irak qui a rassemblé deux millions de manifestants dans les rues de Londres le 15 février 2003.

Aux États-Unis et au Royaume-Uni, le retour de la question sociale à l’avant-plan du débat politique sous l’effet des politiques d’austérité se concrétise donc par l’avènement de figures issues des luttes post-matérialistes. Ce détail biographique curieux est peut-être plus révélateur qu’il n’en a l’air : il marque une possible jonction entre les larges mouvements citoyens de ces dernières décennies avec les combats liés aux questions sociales et économiques, que les années Thatcher-Reagan semblaient avoir durablement paralysés [6]. Les dynamiques politiques qui ont su jouer avec succès sur les deux tableaux sont finalement assez rares : en Europe continentale, seul le mouvement espagnol Podemos, issu du mouvement des Indignés et désormais à la tête de la lutte anti-austérité, semble pour l’instant combiner ces deux apports. Les difficultés des partis écologistes à s’affirmer sur les thèmes socio-économiques tout comme la faiblesse des convergences entre la sphère socialiste et les nouveaux mouvements sociaux ont montré que l’équation n’est pas simple à résoudre [7].

Baroud d’honneur ou passage de témoin ?

L’espoir de nouvelles dynamiques dans la gauche anglo-saxonne tient donc à des personnages âgés de plus de soixante-cinq ans. On peut y voir une croustillante ironie de l’histoire : après une quarantaine d’années passées aux marges de la politique traditionnelle, deux vétérans se trouvent en position d’incarner l’alternative à gauche par un soubresaut démocratique que personne n’avait prévu. Une sorte de baroud d’honneur pour deux militants aguerris, qui suggère en creux le doute de toute une génération de jeunes militants. Faute d’avoir pu faire émerger de nouveaux leaders convaincants dans un contexte marqué par l’hégémonie capitaliste et la politique spectacle, la gauche du XXIe siècle semble s’en remettre à d’anciennes gloires pour rallumer la flamme. Le phénomène a déjà été observé en France et en Allemagne, où les personnalités de Jean-Luc Mélenchon et d’Oskar Lafontaine ont été portées en première ligne. Après une petite décennie de succès, Die Linke et le Front de gauche peinent toutefois à poursuivre leur progression et à faire émerger de nouvelles voix. Ce précédent prouve que l’enjeu de la refondation de la gauche tient autant dans sa capacité à se remobiliser que dans l’engagement de nouvelles générations militantes dans ses combats historiques.

[1] D’après le site spécialisé www.publicwhip.org.uk.

[2] Voir Ph. Marlière, La Troisième voie dans l’impasse, Syllepse, 2003.

[3] Sous le doux nom de triangulation.

[4] La vague inflexion vers la gauche du précédent leader, Ed Miliband, n’ayant pas convaincu grand monde.

[5] Voir la tribune de l’ancien Premier ministre dans The Guardian le 13 août 2015.

[6] Les campagnes de Jesse Jackson, candidat aux primaires démocrates en 1984 et 1988, avaient toutefois amorcé une dynamique similaire.

[7] Bien que l’on constate chez nous aussi quelques frémissements, dont le mouvement Tout autre chose rassemblant des citoyens issus de ces différentes traditions militantes.