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Hors-d’oeuvre

La fait diversification de l’histoire

Julien DOHET
Historien à l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES)

Le 8 août 1956 à 8h10 du matin, la plus grande catastrophe minière de la Belgique commence. Elle fera 262 victimes, dont 136 Italiens et 95 Belges. Dès le début, les médias accourent, et notamment la télévision belge, créée trois ans auparavant, dont ce sera un des premiers grands événements donnant lieu à de nombreux directs. L’information à grand spectacle est là, avec ses images terribles des familles en pleurs qui se pressent sur les grilles de l’entrée. L’émotion est d’autant plus forte qu’à cette époque, nombreux sont les habitants de la Belgique à toujours avoir un lien avec le monde de la mine.

Cinquante ans après, force est de constater que la couverture médiatique de l’anniversaire du demi-siècle de la tragédie n’aura guère innové. Si les médias ont largement couvert les diverses manifestations, ils ont rarement profité de l’occasion pour s’interroger sur les leçons du passé qui pourraient questionner le présent. Ainsi, si plus personne ne peut ignorer le déroulement factuel de la catastrophe décrit quasi minute par minute, ni l’héroïsme des sauveteurs et le désespoir des familles, qui pourra expliquer l’absence d’investissement dans la sécurité au nom d’une rentabilité exacerbée par une fermeture programmée ? On est donc resté principalement dans le registre de la « fait diversification », comme l’illustre la personnification de l’événement qui fut particulièrement poussée avec « le renard du Cazier » côtoyant « l’ange de Marcinelle » et la multiplication des portraits individuels des familles de victimes, restées en Belgique ou retournées en Italie, permettant de jouer à fond sur le registre émotionnel.

Si les médias ont profité de l’événement pour élargir la réflexion sur les conditions scandaleuses dans lesquelles la main-d’œuvre italienne a été traitée à son arrivée, aucun lien n’a été fait avec l’immigration actuelle. De même, et de manière encore plus significative, ce n’est que de manière très minime qu’une réflexion plus globale a été faite sur le scandale du procès qui a suivi et sur les bénéfices de l’industrie charbonnière. Le livre dénonçant ces faits [1] étant certes évoqué, mais loin derrière la visite royale ou le spectacle monté par Franco Dragone... À cet égard le dossier publié par le groupe Sud Presse est très illustratif. Sur 51 pages, on y multiplie les portraits individuels, les anecdotes... et sur les responsabilités on accorde quasi autant d’importance à la personnalité du mineur qui aurait été à l’origine de la catastrophe qu’aux questions de rentabilité et de sécurité. Et comme pour le procès, seul le livre des historiens du Cazier est mentionné, celui plus critique n’étant même pas cité. De même, n’est-il pas significatif que la brochure Dans l’enfer d’une mine belge. Le Bois du Cazier à Marcinelle, où Jean Van Lierde dénonce (en 1953 !) les conditions de travail inhumaines et le manque de volonté de la direction d’assurer une sécurité globale en poussant à la productivité maximale, n’ait jamais été mentionnée ?

Or, comme le disent très justement Frédéric Cotton et Thierry Discepolo dans leur avant-propos à la traduction française de l’autobiographie de l’historien américain Howard Zinn, « C’est l’affirmation d’un point de vue intégrant une analyse sociale et critique — contre l’histoire comme ‘description’ — qui nous offre seul contrôle d’une subjectivité constitutive de nos activités » [2].


[1] Marie Louise De Roeck, Julie Urbain et Paul Lootens, Tutti cadaveri. Le procès de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, Bruxelles, Aden, 2006. Un autre livre a été publié, à caractère moins polémique, par des historiens attachés au site du Cazier : Alain Forti et Christian Joosten, Cazier judiciaire, Bruxelles, Luc Pire, 2006.

[2] Howard Zinn, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, 2006.