Rimages

Filmer l’extermination

Hugues LE PAIGE

« Aux chefs des équipes d’opérateurs du front : Les prises de vues des traces des horreurs et des destructions commises par les envahisseurs germano-fascistes constituent un des principaux objectifs pour les opérateurs du front travaillant dans les régions libérées par l’Armée rouge […]. Il convient de filmer en plan général et en gros plan en mettant l’accent sur les détails les plus révélateurs. »

Extrait de la circulaire de Fiodor Vassiltchenko, chef de la Direction du Cinéma d’actualité, 8 septembre 1943.

Ces directives mais aussi la qualité des opérateurs et des réalisateurs (comme le Soviétique Roman Karmen ou le Polonais Aleksander Ford) expliquent l’importance et l’intérêt des images tournées par ceux-ci et qui font l’objet d’une exposition au Mémorial de la Shoah à Paris [1]. Les images présentées sont rares, souvent inédites et font l’objet d’analyses historiques récentes et pertinentes mais dont certaines n’échappent pas au piège de l’anachronisme ou de l’apriori idéologique. Quand les Soviétiques libèrent (« ouvrent » dit le catalogue de l’exposition) [2] les camps d’Auschwitz, la sidération devant l’inimaginable, n’empêchera pas les opérateurs de l’Armée rouge d’entreprendre un travail capital de documentation filmée sur l’« univers concentrationnaire ». Ils recueillent naturellement les témoignages des quelques survivants qui ont échappé aux convois de la mort mais aussi toutes les traces et les marques de l’extermination. Il y eut certes des mises en scène et des reconstitutions – comme le font les Américains à Buchenwald [3] – mais c’est bien « le réel » que captent les célèbres caméras KS-4 (copie soviétique de l’Américaine Eyemo, « arme » absolue des opérateurs de guerre). Pour l’historienne Nathalie Lemoine, les opérateurs de l’Armée rouge perçurent immédiatement « la centralité du lieu et y consacrèrent un travail d’enquête beaucoup plus minutieux qu’ailleurs. » [4]

Outre qu’ils sont les premiers et les seuls cinéastes à découvrir les camps de l’Est, ils sont aussi sans doute les mieux préparés à rendre compte de cette réalité. Depuis la fin 1941 et le début de la reconquête de l’Armée rouge, ils filment les traces des massacres de masse perpétrés par les SS. On assigne à leurs images un triple objectif : mobiliser la population et appeler à la vengeance, accumuler les preuves pour les futurs procès des criminels de guerre, montrer au monde entier l’engagement des Soviétiques contre la barbarie nazie dont ils ont eu à subir une violence à nulle autre pareille. Ces images à la mesure de l’horreur vécue seront longtemps suspectes aux yeux des Occidentaux qui ne retiendront que la manipulation du massacre de Katyn. Il y aura enfin, plus tard et encore aujourd’hui, l’accusation d’avoir effacé ou au moins éludé la judéité des victimes du nazisme. Il est vrai que le pouvoir soviétique sera ambivalent à ce sujet et tendra, pour des raisons politiques évidentes, à mettre en avant les souffrances de l’ensemble du peuple soviétique quelles que soient ses composantes. Mais, à ce moment de l’histoire, ce comportement est universellement partagé à l’Est comme à l’Ouest.

Dans son ouvrage 1945. La Découverte, Annette Wieviorka, spécialiste incontestée de la mémoire de la Shoah, évoque « un temps où la spécificité du sort des Juifs dans la Seconde Guerre mondiale n’est pas entrée dans la conscience collective et où en France comme aux États- Unis, elle est fondue dans le vaste ensemble des victimes de la criminalité nazie » [5]. En ce sens, le procès fait à Moscou paraît anachronique et ne doit surtout pas occulter l’immense valeur documentaire des images réalisées par les équipes soviétiques.

[1] « Filmer la guerre 1941-1946. Les Soviétiques face à la Shoah » au Mémorial de la Shoah à Paris jusqu’au 27 septembre : http//filmer-la-guerre. memorialdelashoah.org. Les photos de la page 83 y sont présentées. Le catalogue de l’exposition comporte également des textes d’analyse historique et filmique. La citation qui ouvre cette chronique en est extraite (p. 12).

[2] Pour les Soviétiques comme pour les Alliés occidentaux, la libération des camps n’a jamais été un objectif militaire. Ils les découvrent et les libèrent dans la foulée de leurs offensives respectives à l’Est et l’Ouest.

[3] Sur le travail des opérateurs américains, voir Politique, n° 65, juin 2010, « Rimages : Filmer les camps ».

[4] Nathalie Moine, « Matérialiser par l’image l’extermination de masse à Auschwitz », Catalogue, pp. 111-114.

[5] Annette Wieviorka, 1945. La Découverte, Paris, Seuil, 2015, pp. 16-17.