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LE THÈME

Voyage chez les rebelles du salariat

Quiconque a été attentif au récent mouvement social qui a vu la France s’embraser en réaction à l’instauration d’un « contrat première embauche » (CPE) n’a pu manquer d’être frappé par le contraste et même l’opposition radicale qui existait entre les différents messages qu’on pouvait lire sur les banderoles dans les manifestations. À côté des porteurs de pancartes réclamant des contrats à durée indéterminée, on trouvait en effet aussi, en nombre non négligeable, des messages moins attendus renvoyant dos-à-dos ces deux opposés supposés que seraient le CPE et le CDI.

Il apparaît aujourd’hui évident que la fissure libertaire qui lézarde de longue date le mur de l’approche de la question sociale de la gauche, historiquement dominée par un posture largement favorable à la valeur travail, est désormais devenue une brèche béante, qui oblige à tout le moins les organisations défendant une position classique à quelques ajustements et à quelques explications, voire, diront plusieurs intervenants s’exprimant dans les pages qui suivent, à une remise à plat de certains aspects de leur programme.

Au coeur du problème est donc le travail, le statut qu’il convient de lui donner, la façon dont il est éventuellement encore possible de fonder sur lui une protection sociale dans un contexte de mutation profonde du capitalisme. Deux écoles se font face. L’une considère qu’il faut tout faire pour donner un emploi à chacun, l’emploi étant considéré tout à la fois comme le principal vecteur d’intégration sociale, la condition sine qua non à l’existence d’une protection sociale universelle et le seul moyen de répartir de façon juste les ressources de la collectivité. L’autre, faisant le constat d’une dualisation du marché du travail qui mène à une précarisation grandissante parmi les citoyens, et, considérant cette dualisation comme irréversible dans les conditions actuelles, préconise la dissociation partielle du travail et du revenu, dans le but de garantir la continuité de ce dernier même dans des situations d’intermittence durables. Cette seconde thèse, dans la plupart de ses très diverses formalisations, s’appuie généralement sur le constat d’une contrainte écologique devenue incontournable, qui ne permet plus la croissance de la production et de la consommation matérielles, voire exige une réduction de celle-ci, et, partant, une redéfinition complète de la formulation du problème économique.

On se contentera ici d’évoquer ces thèmes : plutôt que de les aborder de front, ce qui appellerait d’autres développements que ceux qui sont possibles ici, l’optique que nous avons choisie sera celle, plus modeste, d’un coup de projecteur sur quelques aspects de la précarité telle qu’elle se développe et se vit aujourd’hui et, plus précisément, sur la manière dont la perçoivent et la combattent ceux qui se nomment eux-mêmes des « précaires rebelles ». La mise en avant des subjectivités — dans leur diversité, parfois leurs contradictions, souvent leur engagement personnel — surprendra probablement le lecteur, habitué à une forme plus conventionnelle d’écriture. Il y a là autant une caractéristique compréhensible d’un discours émergent qu’un choix assumé sur le plan des méthodes et des pratiques. C’est surtout à travers ces discours que seront, indirectement, abordées les questions de fond évoquées plus haut.

S’il doit y avoir un fil rouge aux articles qui suivent, il est à chercher dans la question de la liberté : dans quelle mesure la précarité est-elle subie ou choisie ? Dans quelle mesure les évidentes contraintes socio-économiques qui compliquent — et de plus en plus souvent empêchent tout simplement — l’accès au logement, à la mobilité, à l’emploi, voire à certains aspects de la protection sociale, trouvent-ils écho dans des démarches délibérées de sortie du système, de rejet en bloc du travail considéré comme définitivement trop aliénant dans les formes qu’il prend aujourd’hui ; violence du travail dont, par ailleurs, de nombreux indicateurs et témoignages tendent effectivement à montrer l’accentuation ces dernières années [1]. On le verra, les réponses sont complexes et les contre-stratégies du « précariat rebelle » ne viennent souvent que dans un second temps, en réaction à des situations devenues intenables, et dans des formes très diversifiées. Tous se retrouvent cependant pour mettre en avant l’aberration d’un système économique dont l’auto-reproduction est devenue la finalité fondamentale.

Le premier article de ce Thème, de François Schreuer, est consacré à une tentative de précision conceptuelle des termes du débat, à commencer par celui de « précariat » lui-même. Le second, qui date déjà de quelques années, est signé par le sociologue italien Maurizio Lazzarato, qui propose une analyse de la précarité envisagée comme mode de régulation du travail dans le capitalisme contemporain.

L’ossature de ce dossier est constituée d’articles dus à des acteurs issus de mouvements de précaires, qui parlent des expériences qu’ils mènent, en commençant par un bref aperçu de quelques mouvements actifs en Europe, par Bigroot. Suit un texte collectif de l’équipe organisatrice de l’Euromayday belge, faisant le point sur une année d’activité de ce réseau transnational. Ensuite, au nom du Pinky Pop Block, Marie s’interroge sur la question de la gratuité et du sens qu’elle peut recouvrir dans le cadre d’une pratique de magasins gratuits ; avant que le journaliste indépendant Mehmet Koksal, représentant typique de l’« intello précaire », sur-qualifié et abonné aux contrats précaires, ne décrive quelques-unes des difficultés auxquelles il fait face. Cette partie centrale du dossier se termine avec deux interviews, l’une est consacrée au groupe « Chômeurs Hardcore », qui, face à la précarisation, prône une solidarité pragmatique et pessimiste, la seconde, avec des membres du squat bruxellois « Chez Henry », complète ce panel, en mettant notamment en évidence à quel point la question du logement est centrale dans celle de la précarité.

Pour ne surtout pas conclure ces pages consacrées au précariat, deux articles feront le point sur les conséquences problématiques du système des « titres services », par Éric Buyssens, et sur le système mis en place par l’asbl « Smart », pour permettre aux artistes en intermittence de combiner dans une certaine mesure revenus instables et protection sociale, par Julek Jurowicz.

Ce Thème a été coordonné par Jérémie Detober et François Schreuer.

Mots Clés : Précarité

[1] Ce qu’illustre par exemple le récent film de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », ou le plus classique « Attention Danger Travail », de Pierre Carles.