Café Carabosse

La longueur de la jupe

Irène KAUFER

‘‘En cette rentrée, nous allons aborder au Café Carabosse rien de moins que le thème du Marqueur Civilisationnel. Une idée de la nature de ce marqueur ?

La guerre ou la paix ?

− Le traitement des pauvres, des migrants ?

L’évolution des inégalités ?

− Vous n’y êtes pas du tout ! Aujourd’hui, le principal marqueur, c’est la longueur des robes et des jupes des jeunes filles. Allez, un petit rappel : en juin dernier, deux jeunes femmes se font insulter et agresser sur un marché dans le sud du Maroc par des personnes protestant contre leur robe jugée « contraire aux bonnes mœurs ». Pire encore, elles sont poursuivies pour « outrage à la pudeur » et risquent une peine jusqu’à deux ans de prison. Sûrement un coup des islamistes ! Allez, toutes avec moi : hou hou les vilains islamistes !

− (toutes ensemble) : Hou hou les vilains islamistes !

− Bon, il faut dire à la décharge de la société marocaine qu’aussitôt, des mobilisations se sont multipliées sur le thème « Mettre une robe n’est pas un crime », avec des associations de femmes et des organisations de défense des droits humains. Des centaines d’avocats ont proposé de défendre gratuitement les deux jeunes femmes, qui ont finalement été acquittées.

Mais à peu près à la même période, en France et en Belgique, des jeunes filles se sont vu interdire l’entrée de leur école à cause de leur jupe, jugée trop longue. Comme elles enlèvent déjà leur voile pour pouvoir suivre les cours, on les soupçonnait de faire revenir par le bas ces maudits signes religieux qu’on avait chassés par le haut. À Malines, le règlement d’une école concernée interdit les « jupes longues et amples » ; à Bruxelles, les jupes « longues et foncées » [1]. Peut-être interdit-on ailleurs les jupes amples et foncées, même si elles ne sont pas longues... ? Bref, cela ressemble à de l’acharnement laïcard. Allez, toutes avec moi : hou hou les vilains laïcards !

− (toutes en chœur) : Hou hou les vilains laïcards !

− Il faut dire à la décharge de la société belge qu’il y a tout de même eu des réactions mesurées, y compris dans les médias les plus traditionnels, pour humer là une certaine exagération. Mais il faudra voir ce qui va se passer à la rentrée.

Donc, vous comprenez l’enjeu ? Entre les robes trop courtes et les jupes trop longues, aucun dialogue n’est évidemment possible... La guerre de la jupe est ouverte.

Et encore, on ignore la position de la Chine et de l’Inde, qui représentent quand même un tiers de l’humanité...

− C’est délicat, en effet ! À moins de pouvoir déterminer scientifiquement la bonne longueur. Voyons : comment la mesurer ? Par rapport au genou ? À la cheville ? À la petite culotte ? Au regard du directeur de l’école ? Des condisciples masculins ?

… Ou de la tête de celle qui la porte…

− Et si on regardait les choses autrement ? S’il s’agissait au fond de la même logique : le contrôle du corps des femmes ? Si les hommes arrêtaient de régler leurs comptes sur le dos, les jambes, les bras des femmes ? Allez, toutes avec moi : hou hou les vilains sexistes !

– (toutes en chœur) : Hou hou les vilains sexistes !

[1] Le Vif, 31/3/2015 et 9/6/2015