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Organisation de citoyens s’organisant…

Felipe VAN KEIRSBILCK

Inspiré de la réussite de Hart boven Hard en Flandre, le mouvement Tout autre chose (TAC) est né lors des grandes grèves de décembre 2014 comme « mouvement de citoyens et d’associations ». Après neuf mois de développements réjouissants, ce « et » suscite des discussions parfois difficiles. Conduiront-elles à des débats féconds ou s’enliseront-elles dans des clichés stérilisants ?

La coopération de « citoyens » et d’« associations » ne va pas de soi et des questions sont posées sur la légitimité des uns et des autres au regard de l’ambition commune : lutter contre l’austérité et restaurer la démocratie. Si l’on peut comprendre une partie des méfiances exprimées, l’objectif de ce texte est d’en proposer une lecture et une mise en discussion différentes.

En simplifiant un peu : du côté des « citoyens », on peut entendre des questions de deux ordres adressées aux associations :

- Si vous êtes là depuis longtemps, êtes-vous les mieux placées pour critiquer et affronter le système dominant  ? Si vous étiez si puissantes avec vos si nombreux membres, en serions-nous arrivés au marasme économique, social et démocratique où nous sommes ?

- Quelle est la légitimité de votre démocratie associative ? Pendant que nous discutons bien en rond ici dans cette locale, en quels lieux inconnus prenez-vous des décisions ?

En face, les associations posent d’autres questions :

- Si vous n’étiez pas associés (en syndicats, associations locales, ONG...) depuis toutes ces années que nous luttons contre la destruction de nos droits, êtes-vous les mieux placés pour nous dire comment mener ce combat difficile ?

- Puisque vous expérimentez (dans les locales, notamment) la difficulté de se réunir, de décider et d’agir ensemble, bref de s’associer, comment contestez- vous le fait que de notre côté aussi nous ayons cherché depuis bien longtemps des formes de décision collective et de démocratie interne ?

Apprentissage mutuel

Chacun reconnaîtra à ces questions une certaine pertinence – mais aussi une possibilité de polémiques infinies, alimentées par des différences de culture et d’histoire, et par l’inépuisable dynamique du soupçon. Ma proposition serait d’en faire une occasion d’apprentissage mutuel, en partant de quatre réflexions.

1. La Belgique francophone n’est pas la Flandre : elle est habitée et animée par un tissu associatif très riche (non exempt de critiques, mais qui peut pourtant expliquer pourquoi nous sommes une des seules régions d’Europe sans extrême droite importante). Dans chaque quartier, presque chaque village, il y a des associations ou des sections locales de mouvements. Ne pas les inviter clairement dans la vie de chaque locale serait ignorer qui nous sommes et où nous vivons.

2. Là où elle se produit, la confrontation « citoyens – associations » devrait être explicitée (c’est quand elle est murmurée qu’elle est vraiment toxique) comme une chance d’avancer  : qu’avons-nous à apprendre les uns des autres ? S’associer, décider et agir ensemble est difficile : comment la maison de quartier X ou la section syndicale Y ont-elles cherché des réponses à cela ? Agir autour de soi comme citoyen responsable et critique dans cette société de plus en plus antidémocratique est difficile : comment les uns et les autres s’y essaient-ils ? Avec quelles ressources personnelles ?

3. Les conditions de cette confrontation devraient être la reconnaissance sans arrière-pensées de la double nature du mouvement : nous sommes tous citoyens et associés.

Au besoin une méthode de travail doit permettre de dépasser clichés et frustrations.

4. La question des structures de décision du mouvement doit être réglée rapidement. Une solution simple serait, là où on doit décider, d’instaurer deux collèges : un pour les associations, un autre pour les membres individuels.

L’ambition de TAC est immense et y répondre prendra du temps. Il ne faut pas que trop de ce temps soit pris dans des querelles d’organisation. La rencontre d’« organisations de citoyens » et de « citoyens s’organisant  » offre l’opportunité de débats enrichissants, dès lors qu’on valorise cette rencontre non pas comme une « confrontation » (nous avons de vrais adversaires et ils ne sont pas dans TAC...) mais comme un mouvement qui fait se rencontrer des citoyens s’associant et des associations s’ouvrant à des regards citoyens.