Accueil du site  >Archives  >(n°91) : Climat - La (...)  >Grèce : l’autre Europe n’était pas au rendez-vous
Le Fil

Grèce : l’autre Europe n’était pas au rendez-vous

Gabriel MAISSIN
Gabriel Maissin est économiste (UCL), spécialisé en sciences de la population et du développement.

En acceptant l’ultimatum européen, Alexis Tsipras a-t-il trahi ? A-t-il reculé pour mieux sauter plus tard ? Peut-être n’a-t-on pas pris la mesure du déséquilibre entre une Europe mastodonte qui fonce à l’aveugle dans son propre tunnel et un petit pays, moins peuplé que la Belgique, qui a osé se chercher une autre voie.

Le 14 août dernier, le Parlement grec a adopté le texte (380 pages) négocié par les représentants du gouvernement Tsipras et les autorités européennes concrétisant ainsi l’accord conclu entre le Premier ministre et ces mêmes autorités à la mi-juillet. À contresens du résultat du référendum du 5 juillet qui avait rejeté à 61% les modalités prévues par ce même accord. Dans la foulée, l’Eurogroupe donnait son feu vert.

En échange de 86 milliards de financements, principalement pour faire face au service de la dette et recapitaliser les banques, la Grèce voit sa politique fiscale, économique et sociale, encadrée par un mémorandum européen. Le troisième depuis 2010.

Dès la mi-juin, Alexis Tsipras abandonnait la tactique qu’il avait suivie dans les négociations depuis février, quand il proposait une restructuration de la dette pour financer la relance et sortir de l’austérité la plus dure [1]. Ici, l’objectif est d’obtenir des moyens financiers immédiats pour faire répartir l’économie grecque, empêcher la paralysie bancaire et aborder la prochaine étape qu’il s’est fixée : les négociations en vue d’une opération sur la dette à l’automne [2] Mais, avec cet accord, qualifié par Tsipras lui-même de « détestable », la situation est complètement modifiée.

Syriza dans la tourmente

De son élection et jusqu’à l’accord du 13 juillet, le gouvernement Tsipras disposait d’un appui populaire certain, bien au-delà des 30% de l’électorat de Syriza. Après le climax du référendum, cet appui lui semble toujours acquis. Mais il risque de s’effriter, soit directement par la protestation de certains secteurs directement touchés par les nouvelles mesures d’austérité, soit par l’incompréhension ou la défiance croissante de l’opinion publique.

Ensuite, le clivage interne au parti Syriza est préoccupant. Avec 31 des 168 députés qui votent contre le mémorandum et une opposition interne de 30%, le prochain congrès pourrait déboucher sur une scission. À l’initiative de Panagiotis Lafazanis, chef de file de la « Plateforme de gauche » au sein de Syriza, onze députés ont d’ailleurs lancé un appel à la constitution d’un mouvement anti-mémorandum. Autre élément de cette opposition : l’attitude de l’emblématique Varoufakis. Celui-ci a voté par deux fois contre le gouvernement et il incarne l’opposition aux diktats de la Troïka, mais il n’est pas du sérail de Syriza. Bref, si les formes et l’ampleur de ces dissensions ne sont pas encore claires, le parti Syriza qui avait coalisé diverses composantes de la « gauche radicale » a vécu dans sa forme actuelle.

De plus, si l’appui des députés des ex-partis de gouvernement (Pasok, social-démocrate, et Nea Democratia, droite libérale) a permis l’adoption de ce mémorandum, il n’est pas dit que cette majorité de rechange pourrait se retrouver sur d’autres votes que le gouvernement Tsipras soumettrait en lien avec certaines mesures sociales qu’il a toujours à son programme. De là, la convocation d’un congrès du parti pour compter les troupes, mais aussi la perspective de nouvelles élections en novembre. Avec pour les deux échéances les mêmes inconnues : Tsipras retrouvera – t-il un mandat suffisamment large pour son action ? Passera-t-on par la case de l’« unité nationale » ? Le retour à l’opposition mettra-t-il fin à l’expérience ?

Impasse économique

En attendant, ce troisième mémorandum est indiscutablement plus intrusif quant aux modalités et aux délais de mise en œuvre. Toutes les décisions à venir ayant un impact budgétaire devront être négociées avec les créanciers. Le Parlement grec est enjoint de prendre les mesures législatives concernant les aspects bancaires urgents pour la fin août et d’ici la mi-2016 pour les réformes structurelles les plus lourdes. La Grèce n’est pas seulement soumise à une contrainte financière, elle est aussi placée sous une véritable curatelle technocratique sans précédent pour un pays européen.

Ce mix d’austérité et de tutelle se retrouve dans le Fonds de privatisation. Géré sous la supervision directe des instances européennes, il devrait rapporter 50 milliards. Ses objectifs sont déjà fixés : les procédures de libéralisation des ports du Pirée et de Thessalonique pour fin octobre, suivies de mesures irréversibles pour la vente des aéroports régionaux, puis des chemins de fer... L’affectation du résultat de ces ventes est déjà déterminée : 35 milliards iront aux créanciers, 15 milliards aux investissements publics.

Pourtant, selon Alexis Tsipras qui ne nie pas qu’il s’agisse d’un mauvais accord, celui-ci comporte des améliorations par rapport aux intentions initiales des créanciers, notamment le niveau des excédents budgétaires à atteindre. Mais ces marges de manœuvre semblent bien aléatoires, puisqu’elles s’appuient sur un scénario de reprise de l’activité économique, là où les restrictions budgétaires, le chômage massif et la perte de revenu des ménages la rendent très aléatoire. Beaucoup – à commencer par le FMI – jugent d’ailleurs l’accord impraticable : cet accord ne garantit aucune relance et, en conséquence, la dette restera insoutenable.

Trahir ou tenir ?

D’ici la prochaine élection, le gouvernement Tsipras va poursuivre sur la même ligne. Le Premier ministre s’en explique dans son long entretien : « Le peuple grec a tenté de s’échapper de la prison de l’austérité ; il a été rattrapé et mis en cellule d’isolement ». Pour rester dans la métaphore, peut-être attend-il une nouvelle occasion de s’échapper à nouveau. Mais cette ligne risque d’être durement secouée à la fois par la dynamique politique interne et les effets de la poursuite de l’austérité. Il est donc légitime de penser que le gouvernement Tsipras a fait le mauvais choix, faute de saisir comment cette nouvelle occasion pourrait se présenter.

Une solidarité limitée

Pour juger de la situation grecque, il est indispensable de souligner que si Syriza s’est retrouvé confronté à une pression inouïe des institutions européennes, il n’a pas pu compter que sur une solidarité chaleureuse et militante, mais bien limitée.

L’ascension rapide du couple Podemos – Syriza pouvait sans doute accréditer l’idée que l’heure de la « gauche radicale » avait sonné en Europe. Mais, contrairement à Syriza, Podemos ne semble pas en position de franchir les portes du pouvoir, sauf dans une coalition avec le PSOE socialdémocrate, composante majeure de la « casta » honnie jusqu’à il y a peu. En France, aux Pays-Bas, en Allemagne, la gauche de la gauche n’est pas dans une forme olympique. En Italie, elle se cherche une expression crédible. En Grande-Bretagne après le défaite électorale du Labor, et en l’absence de tout courant structuré sur sa gauche, les espoirs se portent sur Jeremy Corbyn qui promet un tournant antiaustérité pour les travaillistes. Pour ne rien dire du silence assourdissant des organisations syndicales européennes…

Certes, l’opposition à l’austérité existe. Certes, le néolibéralisme et le règne du capitalisme financier sont clairement contestés. Mais une brèche significative n’est ouverte nulle part, ni dans le domaine social ni sur le plan politique. Au contraire : partout l’âge de la pension est relevé, le marché du travail dérégulé et les protections sociales affaiblies. En Belgique, la réduction de 33 à 25% des cotisations patronales à l’ONSS est emblématique.

Dans ces conditions, on peut attendre de la victoire d’un parti anti-austérité comme Syriza qu’il ouvre la voie, mais on doit comprendre qu’il ne peut pas à lui seul et du premier coup renverser la table. Les adversaires de Syriza le savent bien : au niveau continental, le rapport de forces leur est très largement favorable. Les citoyens grecs sont en droit de nous poser la question : et vous, où en êtes-vous ?

Quel projet européen ?

En prenant un peu distance de la longue séquence de pressions et d’étranglement financier qui vient de se dérouler sous nos yeux, une question se pose. Les institutions européennes ont flirté avec une stratégie du chaos, assumant le risque d’un crash dans la zone euro plutôt que de concéder quoi que ce soit à ces méchants radicaux. À bon entendeur, salut : les autres pays ne doivent pas sortir des limites de la politique austéritaire et déflationniste. Mais pourquoi cet overkilling, cet usage démesuré de la force ?

Il y a là comme un aveu muet. Depuis son irrésistible extension après la chute du Mur de Berlin en 1989, la promesse d’une Europe de la croissance et de la stabilité financière s’est envolée. Les divers mécanismes mis en place (Maastricht, Lisbonne, Six-pack, TSCG...) dessinent un carcan disciplinaire plutôt que de proposer des guides susceptibles d’assurer la convergence des économies et l’élargissement de la zone euro. Cette rigidité n’est pas le résultat unique d’une doxa néolibérale, mais plutôt le signe d’une inquiétude profonde devant les divergences sociales et macroéconomiques au sein de la zone euro et au-delà. Une sorte de crispation devant l’inefficacité de leurs politiques. Le New York Times ne se prive pas de signaler que « la crise grecque est une sorte d’exutoire, une tragique perte de temps. Le vrai problème de la zone euro, c’est la léthargie de ses deux principales économies après l’Allemagne : France et Italie, avec leur croissance nulle depuis plusieurs années. [3] » Et de pointer aussi le « vice caché » d’une économie allemande dopée aux exportations, sans relance de la demande interne, faiblesse qui ne tardera pas à se manifester à la lumière du ralentissement chinois.

Dès lors, derrière l’intransigeance extrême du couple Merkel- Schaüble, se profile sans doute une nouvelle étape, celle d’une nouvelle partition de l’Europe. Non pas l’imaginaire nord-sud, mais bien celle entre les pays qui peuvent assumer la compétition à l’échelle planétaire et les autres. Une Europe où l’euro serait une option et non plus un objectif. Quand Angela Merkel vient déclarer à la foire de Milan : « Rassurez-vous, nous ne voulons pas d’une Europe allemande », elle ne précise pas si elle veut toujours d’une Allemagne européenne…

La crise économique et les politiques austéritaires ont donné une nouvelle vigueur, y compris à gauche, à la tentation d’un retour à des solutions nationales. Le cas grec relance avec une certaine acuité la question du projet européen, de ce qui doit être abandonné, mais surtout de ce qui doit être construit. Avant que la gauche ne perde une seconde fois son âme dans le repli du nationalisme…

Un élan démocratique

Le gouvernement Tsipras n’a pas franchi le Rubicon. On peut sans doute lui reprocher de n’avoir pas utilisé toutes les armes disponibles. Par contre, il est indiscutable que les longues tractations qu’il a entreprises avec la troïka, les pressions et les menaces qu’il a subies ont montré que cette Union européenne, avec l’appui des gouvernements nationaux, est non seulement toujours prête à récuser les choix démocratiques des peuples qui la composent, mais qu’elle pratique une fuite en avant vers un projet économique qui accentuera sa fragmentation et le poids de la crise économique dans chaque pays.

En tout cas, l’exemple grec nous montre que la radicalité des positions n’est rien sans la capacité à susciter un élan démocratique, un rassemblement susceptible d’engranger quelques victoires, même partielles, mais qui puissent constituer l’amorce d’un changement de cap. Syriza n’y est pas (encore ?) parvenu, mais on ne peut lui enlever le mérite d’avoir essayé.

25 août 2015

[1] Voir Gabriel Maissin, « Grèce-Europe : la stratégie du chaos », Politique, n° 89, mars-avril 2015.

[2] Dans un long entretien à la radio STO Kokkino – la radio de Syriza –, Tsipras donne sa vision sur l’ensemble de la trajectoire et les perspectives de son gouvernement. Il aborde aussi la situation au sein de Syriza. Retranscription publiée par L’Humanité du 31 juillet 2015. www.humanité.fr.

[3] New-York Times, 16 août 2015