LE POINT

Notre été grec

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Été 2015. Nous sommes entrés dans cette saison vouée aux vacances avec une gueule de bois. Syriza, le jeune parti grec dit de la gauche radicale, nous avait tant fait rêver. Partout ailleurs en Europe, une certaine gauche fidèle à ses valeurs avait retrouvé, en se tournant vers Athènes, des raisons d’espérer. Cette montée de sève avait connu son apogée le 5 juillet, quand, consulté par référendum, plus de 61% des électeurs grecs avaient refusé l’ultimatum de la Troïka [1]. Avec beaucoup d’autres, nous avons partagé l’analyse qui sous-tendait ce refus : l’austérité, surtout quand elle est appliquée à une économie de rente, cela ne relance rien du tout. Mais, par-dessus tout, nous avons admiré le geste de fierté qui avait rendu malades tous les chantres de la pensée unique et nous consolait de notre propre impuissance.

L’échec de Syriza est d’abord le nôtre. Car, quand les Grecs en ont eu besoin, « l’autre Europe » était aux abonnés absents.

Et puis, la douche froide. Alexis Tsipras, dont nous avions fait notre champion, battait en retraite une semaine plus tard en avalisant un nouvel ultimatum, pourtant pas très différent de celui que, suivant ses propres consignes, le peuple grec avait massivement rejeté le 5 juillet.

Notre déception est probablement excessive et nous ne participerons pas au chœur des donneurs de leçon qui savent toujours tout mieux à distance. Mais cette déception n’est que le contrecoup de l’espoir démesuré qui fut le nôtre. La Grèce d’aujourd’hui n’est pas pour nous une cause exotique, comme le furent peut-être jadis le Vietnam ou le Nicaragua. Rien à voir non plus avec cet élan qui, dans les années 1970, nous remplit d’empathie pour la Grèce, le Portugal et l’Espagne, quand l’Europe du sud, en se débarrassant de vieilles dictatures, donnait un coup de jeune à nos engagements en nourrissant nos rêves. Cette fois-ci, c’est nous qui étions demandeurs. Le sursaut proprement révolutionnaire des Grecs nous faisait miroiter l’espoir d’une autre Europe qui mettrait fin au cycle infernal de l’austérité et des reculs sociaux.

Le coup d’arrêt porté brusquement le 12 juillet à la marche triomphale de Syriza a mis en lumière cette évidence : on ne peut pas vaincre l’austérité – et, à travers elle, la pente de la récession déflationniste où nous entraîne la rapacité de la finance – dans un seul pays, et un seul pays ne peut pas, à lui tout seul, inverser cette pente. S’il doit se confirmer, notamment à travers les élections annoncées et leurs suites, l’échec politique de Syriza sera d’abord le nôtre. Car, quand les Grecs en ont eu besoin, « l’autre Europe » était aux abonnés absents [2].

Cette absence ne date pas d’aujourd’hui. La dette grecque a été massivement creusée pour alimenter des dépenses militaires qui absorbent, en pourcentage de PIB, le budget le plus élevé de toute l’Union européenne [3]. À partir de 2008, alors que ces dépenses stagnaient partout, elles décollaient en Grèce sous la pression insistante de quelques gouvernements européens bien relayés sur place par une classe politique corrompue. Les besoins de base de sa population n’étaient plus assurés, mais la Grèce achetait à tour de bras des sous-marins allemands et des navires de guerre français sans avoir un sou en caisse.

Les prêts accordés aujourd’hui par l’UE ne relanceront pas l’économie grecque, car ils serviront en bonne partie à rembourser ces achats inutiles. Mais ceux-ci auront peut-être évité de mettre des milliers de travailleurs européens au chômage. Ceci explique sans doute pourquoi on n’a pas entendu beaucoup de voix de gauche pour s’opposer à ces livraisons scandaleuses. L’emploi, notre emploi, prime sur tout le reste…

Moralité ? Le dogme de la compétitivité est un poison qui met les travailleurs des différents pays en concurrence les uns avec les autres. Or, sans la solidarité des peuples comme premier ciment, aucune Europe ne vaut la peine.

25 août 2015

[1] Composée de l’Union européenne, de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire international.

[2] Voir l’article de Gabriel Maissin dans ce numéro, pp. 4-7.

[3] En 2010 : 3,2%, pour 2,5 en France, 2,7 au Royaume-Uni (puissances nucléaires), 1,4 en Allemagne et 1,2 en Belgique. Source : Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri).