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Image de la multitude

Hugues LE PAIGE

La foule ou l‘individu ? La manifestation ou le manifestant ? Le collectif dans sa puissance ou le personnage incarnant la multitude ? La manière de photographier une manifestation a évolué au fil du temps. Jusque dans les années 20, on ne connaît que des clichés qui mettent en scène la foule avec un plan large qui privilégie le nombre et sa force. C’est en 1936, lors des manifestations du Front populaire victorieux, que naît une nouvelle approche photographique. Le cliché du grand photographe Robert Capa qui illustre la couverture du magazine Vu (qui va révolutionner la presse photographique en France) en est emblématique. Pour illustrer le défilé de ce premier 14 juillet du Font populaire, Capa se concentre sur un jeune garçon hissé sur les épaules de son père, tous deux coiffés d’une casquette, et qui brandit le drapeau tricolore sur fond de la colonne de la Bastille. Il s’agit dorénavant d’incarner la foule par un groupe ou une figure. Pour l’historienne Danielle Tartakowsky qui a beaucoup travaillé la question de l’image, à partir de cette période, « les photographes [1] préfèrent l’individu, d’origine populaire, à la foule indistincte. Cet individu n’est plus tendu vers l’avenir, comme l’était, par exemple, La Liberté de Delacroix, cette image barricadière du peuple en marche. Il est saisi dans sa verticalité pour signifier ainsi un présent qui doit à sa plénitude d’être devenu à lui-même sa propre fin. Sur ses épaules, l’enfant, capable de transmettre, demain, la mémoire de ce qui fut, en construisant sur un autre mode le devenir » [2].

Depuis l’expression de cette école photographique largement inspirée par le cofondateur de l’agence Magnum, les deux regards – celui sur la foule ou l’individu – ont largement cohabité pour rendre compte des mouvements populaires. Au-delà de la représentation des codes et des symboles traditionnels (drapeaux, banderoles, slogans) qui au premier coup d’œil synthétisent l’esprit et le sens d’une manifestation, un visage, un geste, un regard traduisent l’émotion, l’adhésion ou la colère d’une femme ou d’un homme dont la personnalité transcende et renforce l’action collective.

Les photos de la Grande Parade que nous publions s’inscrivent dans cette double démarche. Le cliché de la foule, pris au grand-angle, souligne l’impression d’une masse colorée et joyeuse, en dépit de conditions météo apocalyptiques. À y regarder de plus près, on est frappé par le sourire qui spontanément marque les visages de tous les participant-e-s. Ce sourire omniprésent – qui peut être parfois énigmatique ou discret – que l’on retrouve aussi avec le portrait (le piano rouge) ou le groupe des femmes maghrébines témoigne d’un certain bonheur d’être ensemble et de participer à la lutte commune.

Mais cette représentation d’une manifestation inédite, qu’elle s’appuie sur la foule ou les individus, est d’abord le résultat du « point de vue » choisi par les auteurs des photographies, il indique le lieu d’où l’on voit (en l’occurrence au sein de la manifestation, en empathie avec elle, ou extérieure à celle-ci, avec distance ou même hostilité). Avec la photo comme avec le cinéma, le choix d’un cadre traduit/trahit une certaine vision du monde où l’idéologie cohabite avec l’esthétique.

[1] Comme Robert Capa, David Seymour ou Willy Ronis.

[2] Danielle Tartakowsky, Les Manifestations de rue en France, 1918- 1968, Paris, Publications de la Sorbonne, coll. « Histoire de la France au XIXe et XXe siècle », 1997, cité sur www.histoireimage. org/site/oeuvre/analyse.