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UNE OEUVRE

Gilles Deleuze, vie et résistance

Pierre ANSAY

Gilles Deleuze (1925-1995) est un des penseurs majeurs du XXe siècle. Son oeuvre cible les dispositifs et les machines de savoir et de pouvoir qui empêchent l’expansion de la vie. Il se livre pour cette avancée à une reprise critique des propositions et analyses de ses deux illustres prédécesseurs, Marx et Freud. Analyste de la force du capitalisme et de sa séduction, son œuvre, imprégnée par la réaction qui suivit mai 1968, échoue à proposer une alternative politique globale : tout est toujours à recommencer, il n’y a pas de grand soir et pas de science de l’histoire. Mais son analyse du capitalisme est résolument nouvelle. Plus freudien que Freud, il élargit sa conception du désir. Plus marxiste que Marx, il étend la catégorie de la production désirante bien au-delà de la sphère économique.

Cette présentation est une introduction à l’œuvre de Deleuze. Elle sera poursuivie en feuilleton dans chaque numéro de Politique au cours de la saison 2015-2016.

« Si le capitalisme est la vérité universelle, c’est au sens où il est le négatif de toutes les formations sociales : il est la chose, l’innommable, le décodage généralisé des flux qui fait comprendre a contrario le secret de toutes ces formations, coder les flux, et même les surcoder plutôt que quelque chose qui échappe au codage. Ce ne sont pas les sociétés primitives qui sont hors de l’histoire, c’est le capitalisme qui est la fin de l’histoire. » [1]

Le désir est déjà tout entier social. Il porte sur l’ensemble des productions, des incitations, des connexions et des répressions de toutes sortes. Le désir est production de soi et coproduction des autres, il peut être éduqué, colonisé, fasciné, sublimé, autant révolutionnaire que réactionnaire, peu soucieux des frontières familiales, étatiques et géographiques, nomade, mettant son nez partout, avec son sexe, sa langue et ses paroles. Il convient dès lors que des désirs en disciplinent d’autres. Ainsi quand les États, stipendiés par les opérateurs de la mondialisation, remettent des douanes et des portiques d’entrée, ils disciplinent des désirs, oui à la circulation des capitaux mais non à celle des nomades et des réfugiés. L’Œdipe serait le discours fournissant les justifications des pratiques dont la famille a besoin pour faire sa besogne de répression désirante en tant que fondé de pouvoir du capitalisme.

La pratique psy alliée aux parents qui s’y fourvoient s’avère un puissant agent de recodage des flux désirants des enfants.
Voici donc que marchent de front papa et maman, anciennes victimes inconscientes du même processus, agents efficaces des encastrements du désir. Le capitalisme désirant a besoin de limites, il casse des codes, comme le code familial, mais recode ultérieurement avec le support de l’État : la femme libérée de la famille est recodée comme machine à fantasmes, comme opérateur d’achats, comme dévoilée, marquée, scarifiée. Les désirs créent des machines désirantes et contre-désirantes. Besoin d’un formidable appareil de répression, d’une machine désirante qui marche à étouffer le désir, machine à capturer le désir contre machine désirante folâtre, machine de codes contre machine de flux, oui, car tout est machine désirante.

Production de flux et production de codes

La famille à Œdipe : non seulement la psychanalyse se trompe, en nous présentant le désir comme une affaire localisée dans la famille, mais la pratique psy alliée aux parents qui s’y fourvoient s’avère un puissant agent de recodage des flux désirants des enfants. Deleuze est politique quand il dépeint la longue histoire de la confrontation flux/ codes. La famille apparaît comme une instance de codage de ces flux et de protection contre leur puissance. Cette protection est-elle dérisoire ? L’Anti-Œdipe décrit l’affrontement entre les flux de désir et leur recodage, c’est-à-dire le désordre de l’élan vital et la pulsion créatrice de soi versus la remise en ordre, la loi familiale œdipienne alliée aux recodages marchands. C’est l’affrontement entre les pratiques de décodage du schizophrène qui déculotte les pouvoirs oppressifs et les pratiques de décodage/recodage mises en place par l’alliance capitalisme/famille/État. C’est une thèse essentielle et centrale de L’anti-Œdipe que la parenté entre le schizo et le capitalisme, dans le sens où les deux sont des machines à décoder, voire à casser des codes. Il faut comprendre le codage comme ce qui fait sens et ce qui fabrique de l’organisé, le décodage comme le broyage des codes, des manières de vie, des honneurs et des honnêtetés, des recettes de vie héritées de la tradition jetées au feu du désir qui brûle. Pour nos auteurs, le schizophrène est un héros. Pour les systèmes codés de la psychiatrie, c’est un fou. Le schizophrène brise les codes et libère les flux désirants, seuls capables d’ouvrir à la création. Mais il n’est pas seul à créer, car créer, c’est bien briser des codes pour libérer des flux. Mais est-ce que la création n’est pas, à sa manière, le recodage de la matière par des formes nouvelles  ? L’artiste, à la différence du tragique schizo, présente cette capacité d’avoir été jusqu’au bout de l’enfer ou de la nuit et d’en être revenu pour nous donner à voir de superbes visions. On joue dans une pièce à trois acteurs, le schizo qui décode et ne cesse de décoder, le capitalisme qui décode à sa manière pour recoder ensuite en mode marchandises avec l’aide de l’État et l’artiste qui décode et recode à sa manière, avec de nouveaux codages qui n’ont rien d’une imposition, à la différence des recodages marchands à la fois libérateurs et dominateurs. Il faut prendre les artistes au sérieux, ils nous ouvrent des chemins.

Il n’y a que du désir et ce désir est schizo-spinozien

En opposition à la doxa psychanalytique, le manque n’est pas lové dans une radicale incomplétude qui nous tarabusterait sans cesse, le manque est manque d’un objet extérieur à un moment donné dans un espace donné, le manque commence là où s’arrête ma puissance  : je construis un mur, zut ! j’ai oublié ma truelle ! Et puis, le désir flux est là, avant les codes. Voilà le grand mot lâché, non au divan du psy, oui à la promenade du schizo. Quel est donc le lien entre la promenade du schizo et le désir spinozien ? C’est que le désir, selon Spinoza et contre Freud, est réarrangement du monde à notre façon, notre désir est plombier et connecteur et il a à faire avec des flux. Spinoza à sa manière nomme ce désir- flux les passions. Le désir fait ses propres arrangements, brave les conventions et les arrangés d’avance. Il convient de bien saisir la schizophrénie comme promenade d’un plombier désirant, comme mouvement de déterritorialisation, de bris de codes enfermant et distinguer la promenade schizo de la pathologie et de l’effondrement psychotique, car le désir va recoder, réarranger à sa manière puis briser les statues, les idoles, voire ses propres créations, le désir est Pénélope qui détricote la nuit ce qu’elle a fait le jour. Le drame, pour le schizo, c’est quand l’effondrement catatonique survient après la promenade.

La schizophrénie comme processus

Nous ne naissons pas sujets face à des objets, le sujet est produit comme une somme d’habitudes pliées. Il faudra longtemps à l’éducation pour nous formater comme petits travailleurs infatigables.

Pour nos auteurs, le schizophrène est un héros. Pour les systèmes codés de la psychiatrie, c’est un fou. Le schizophrène brise les codes et libère les flux désirants, seuls capables d’ouvrir à la création.
Le désir sauvage de certain(es) est tellement puissant que ça n’arrive jamais. Cauchemar de la société, le schizo en est le grand décodeur qui crève le mur des coutumes, de la politesse, du langage, des conventions et des lois. Il se promène au-delà de, il est l’Attila du sens conventionnel. Le réel du schizo est absurde, (ab surdo : ce qui arrive par le sourd qui n’entend rien), le schizo n’entend plus rien à nos conventions. Les grands artistes, tels Van Gogh ou le suicidé de la société, percent le mur des conventions à leur manière mais réinventent. ils reviennent de voyages périlleux. Le flux décodé du désir, cette glisse schizo est chemin vers et dans le chaos, dans l’effroyable. Les auteurs évoquent le corps sans organes du schizophrène qui a poussé jusqu’au bout le décodage et la désorganisation de sa personne, il a désorganisé les organes qu’on lui a faits, comme le peintre devient aveugle à fixer le soleil et à se laisser envahir par la couleur sans nom. Le schizophrène est une victime, si l’on prend en compte sa souffrance, si l’on veut bien considérer que la société n’en fait pas ses prophètes sacrés mais produit des loques chimiquement lobotomisées. Le schizo est insupportable. Encore : le désir du schizophrène est la vérité de notre désir, il est désir de multiplicité, il est désir de monde, il est désir géographique et si son désir (desidere  : vers les étoiles, sidéral) devient délire (de lira, hors du sillon). L’œdipe familial tente de toutes ses forces de le rabattre sur papa-maman et si ça ne va pas, pharma et asile. Le schizophrène est le cauchemar absolu de la société, avant-garde de l’innommable car comment nommer ce qui est décodage absolu  ? Le schizo vit dans un monde d’intensités, sans nom, tout n’est que vibrations, à l’inverse des femmes et des hommes nominés et stabilisés par le contrôle d’identité. Le schizophrène est l’avenir ultime de l’a-société, où tout n’est que flux sans codes ni substances figeantes. Est-il dès lors le grand ami du capitalisme comme grand opérateur social de décodage ?

Un spectre hante le monde, le capitalisme

L’histoire pourrait se lire comme un grand processus progressif de concassage et de broyage des codes par l’émergence et la montée en puissance du capitalisme. Dans les sociétés dites primitives, les flux productifs débordent déjà les besoins et les auteurs nommeront cet excès en surplus une plus-value de flux. Cette plus-value de flux est transformée, canalisée par une plus-value de codes. On fait des sacrifices, on sculpte des fétiches et la cause imaginaire des désirs productifs est attribuée à la terre, censée être à la source de toute production possible. Notons-le, déjà un rapport halluciné à nos conditions d’existence, ce seraient moins le travail, la chasse ou la cueillette qui seraient à la source de la richesse mais la terre comme grande matrice productive. Surviennent les grands empires despotiques, qui canalisent les flux à leur manière  : surcodage des flux désirants, pyramides, sacrifices de jeunes guerriers et de jeunes vierges, le corps du despote apparaît comme le grand dieu productif, deuxième hallucination, si l’empereur et les prêtres sont riches, c’est qu’ils produisent la richesse. L’étape suivante est constituée par la machine capitaliste qui décode les codes pour libérer des flux monétaires. C’est l’argent, troisième hallucination qui montre le rapport imaginaire, fétichiste, du travailleur producteur à l’ensemble socialisé de tous les produits [2]. Le travail humain apparaît au travailleur non pas comme le produit de son travail, non pas dans sa valeur d’usage, mais dans sa valeur d’échange et la mystification est complète quand cette valeur d’échange se convertit dans l’équivalent universel qu’est l’argent. L’argent apparaît, hallucination fétichisante, comme la cause du monde marchand et le rapport social entre les hommes prend la forme de l’échange monétarisé des biens en « oubliant » la production de la valeur d’usage créée par le travail du prolétaire. Le capitalisme, comme bris des codes du travail et recodage en monnaie, est le cauchemar absolu, souvent anticipé dans l’histoire des sociétés. Disparition des frontières, destruction des habitudes et des civilités, broyage des codes familiaux, le capitalisme s’est servi d’œdipe mais il le broie à son tour. Opération de décodages par destruction des coutumes, des filiations, des habitudes, des traits civilisationnels et recodage en production de marchandises avec maintien de territorialités fascisantes et d’îlots répressifs. Ça coule comme une valse à trois temps, d’abord des codes à briser, puis la libération d’un flux désirant et enfin le recodage marchand.

Le capitalisme ne peut fonctionner qu’avec son autre répressif

S’établit une parenté profonde entre le désir schizo et le versant décodeur du capitalisme, autant de machines cauchemardesques qui brisent les codes, qui déterritorialisent à tour de bras, et ça produit le chaos, d’accord pour concasser les traditions et les arrangements moraux, dira l’entrepreneur impulsif, mais le bordel, ce n’est pas bon pour les affaires, alors quoi ?

Le rapport social entre les hommes prend la forme de l’échange monétarisé des biens en « oubliant » la production de la valeur d’usage créée par le travail du prolétaire.

« On peut dire que la schizophrénie est la limite extérieure du capitalisme lui-même ou le terme de sa plus profonde tendance, mais que le capitalisme ne fonctionne qu’à condition d’inhiber cette tendance, ou de repousser et déplacer cette limite, en y substituant ses propres limites relatives immanentes qu’il ne cesse de reproduire à une échelle élargie. Ce qu’il décode d’une main, il l’axiomatise de l’autre. »

Le capitalisme ressemble à un conducteur de voiture de sport qui appuie à fond, à la fois sur la pédale d’accélérateur et sur la pédale de frein : accélérateur, dans tous ses processus de décodage, de déterritorialisation, voyages en avion, mondialisation, téléphone et ordinateur portables, sans bureau fixe (SBF) ou sans domicile fixe (SDF) et freins en même temps, dans ses opérations de recodage et de reterritorialisation. Le grand banquier est un schizo recadré, qui libère des flux de monnaie d’un côté mais qui recode de l’autre en punissant les retards de la secrétaire ou le mauvais bulletin du fiston. Sa main droite ignore ce que fait sa main gauche.

Au-delà et plus que Marx : le capitalisme est révolutionnaire

Capitalisme 1

Le capitalisme ne fait pas qu’étouffer ou que boucher les pores de nos rhizomes, il en ouvre d’autres. Le capitalisme est un grand branché et brancheur, un ambianceur de première doublé d’un père la vertu quand ça l’arrange. On arrive au nœud de l’affaire avec un extraordinaire passage de Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses “supérieurs naturels”, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale… »

Sans doute que tout l’anti- Œdipe gît dans ces phrases : comme le processus schizophrène, le capitalisme foule aux pieds les relations, il les brise sans pitié, il noie les frissons sacrés de l’extase religieuse, il en fait quoi au juste ? Revenons au texte : « Pour ne laisser subsister […] que le froid intérêt […] les dures exigences du paiement au comptant noyé […] dans les eaux glacées du calcul égoïste, elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. »

Mais il ne fonctionne pas comme le schizophrène ! Le texte le montre assez : le capitalisme amène un mouvement de décodage suivi par un processus de recodage marchand ! Le capitalisme industriel s’est développé, dans les grandes villes anglaises, par un double mouvement de conjonctions de flux libérés et déterritorialisés  : le flux argent issu de la conversion du capital terre en monnaie et le flux ouvrier libéré par la déterritorialisation du paysan et son recodage en prolétaire urbain.

« Flux décodés, qui dira le nom de ce nouveau désir ? Flux de propriétés qui se vendent, flux d’argent qui coule, flux de production et de moyens de production qui se préparent dans l’ombre, flux de travailleurs qui se déterritorialisent  : il faudra la rencontre de tous ces flux décodés, leur conjonction, leur réaction les uns sur les autres, la contingence de cette rencontre, de cette conjonction, de création qui se produisent une fois, pour que le capitalisme naisse et que l’ancien système meure et cette fois du dehors, en même temps que naît la vie nouvelle et que le désir reçoit son nouveau nom. »

Capitalisme 2 ou de la production désirante

Pour Marx et ses épigones, notamment Gramsci qui sophistique l’affaire, le prolétaire est soumis à trois processus. Dans l’infrastructure économique, il est exploité (processus d’exploitation), on lui vole ou extorque une partie de la plus-value qu’il a créée. Dans la partie politique de la superstructure, il est réprimé, (violence s’il le faut, voire massacre, Commune de Paris et autres grèves) et dans la partie idéologique de la superstructure, il est aliéné, mystifié au sein des appareils idéologiques d’État [3] : l’école, la maison de la culture et l’image. Le tout des trois peut s’entendre comme l’être dominé et dirigé. Les terminologies sont fluctuantes selon les auteurs mais c’est toujours bien de ça qu’il s’agit, production en dessous, répression et persuasion au-dessus. La perspective spinozienne et deleuzienne est tout autre : le désir comme production est partout, production de biens et de services, production de répressions et de persuasions hégémoniques et ce qui s’oppose au désir, c’est la répression de la production désirante par d’autres désirs. Le schéma marxiste à trois dimensions est invalidé et recomposé autour d’une dimension conflictuelle : le désir est produit par la machine désirante et il a en face de lui la machine oppressive comme autre forme du désir. Tout acte, toute production sont des processus désirants et tout désir est production désirante ou contre-production désirante.

Le capitalisme ressemble à un conducteur de voiture de sport qui appuie à fond, à la fois sur la pédale d’accélérateur et sur la pédale de frein…

Capitalisme 3 Les contradictions et les instances d’anti-production

Le capitalisme s’est construit sur cette posture culturelle et politique, qui lie esprit d’ascétisme rigide et goût de l’effort. Cet ascétisme accumulatif permettra le décollage de grandes entreprises industrielles et montre à souhait que le capitalisme des origines, dit « productif », est une gigantesque machine à produire des biens dont certains sont d’ailleurs socialement utiles et libérateurs. La machine s’est emballée. Les syndicats ont réagi en exigeant, on les comprend, le partage de la croissance. Le capitalisme ne fait pas que produire pour produire, son fondé de pouvoir, l’État, met en place des barrières à la jouissance de ses acteurs qui désirent consommer une part plus importante des valeurs marchandes créées, contradiction entre un pôle d’hédonisme et un pôle de morale puritaine certes déclinant. Il faut consommer mais il faut faire fructifier et rémunérer le Capital ! Jouir, mais il faut des limites ! Il faut qu’existent et fonctionnent des instances d’anti- production, nécessaires pour imposer des freins aux appétits insatiables. Le capitalisme ne peut fonctionner qu’avec des instances qui le contrarient, comme la voiture de course ne peut fonctionner qu’avec des freins. Cette nouvelle ère du capitalisme jouissif entre en tension avec l’autre versant productif et bosseur, ce qui fait détraquer la machine qui freine et appuie sur le champignon à la fois. Cette tension explique les crises du capitalisme, le fait que la machine se détraque et il faut que ça se détraque pour que ça continue à marcher. Le capitalisme qui se détraque écoute pour partie ses détracteurs.

Capitalisme 4 Comment fonctionnent ses machines désirantes et les nôtres avec

Le capitalisme procède avec ses machines désirantes et nous de même et ce sont nos machines désirantes qui ont créé les capitalismes. Deleuze trace une continuité entre la production sociale, la production économique et la production de soi et montre l’identité fondatrice du social et du libidinal. Pas étonnant que le capitalisme renaisse encore plus fort au-delà de ses crises : nous sommes, malgré nos dénégations vertueuses, ses excellents élèves. Nous l’approuvons pratiquement en fermant plus ou moins les yeux sur ses externalités inégalitaires et mortifères. Ses productions incessantes produisent à la fois de la production et de la reproduction. Les machines capitalistes sont des machines qui ne fonctionnent que connectées avec d’autres machines, tout comme nous. Dans l’idiome deleuzien, le capitalisme opère par lissage, instituant l’espace monodimensionnel de la marchandise et broyant les aspérités culturelles de notre vivre ensemble. Il tend à lisser des encéphalogrammes culturels pour en faire des patinoires. Il ne cesse par ailleurs de se déplacer géographiquement, de ses centres vers les périphéries puis retour. Le capitalisme a de foutues capacités de savonnette et de truite. Il emprunte des lignes de fuite, il déserte, glisse, fuit et surtout fait fuir les robinets civilisationnels, les codes qui emprisonnent et sentent le renfermé, comme nous.

Le sujet, c’est le reste du capital, son caca

Toutes ces glissades et ces cheminements produisent des restes, des largués au bord du chemin, tels les cocus, largués hors du désir de leur autre tant chéri. Qu’est-ce donc dès lors que le sujet pour nos auteurs ? Quand le désir fonctionne à pleins tubes, il fait des dégâts, il largue au bord de l’autoroute désirante ceux qui ne servent plus. Les glissades produisent un reste, à savoir le sujet produit comme un résidu largué à côté de la machine. Disons-le, l’ouvrier mis au chômage par le désir savonnette du capitalisme est un rebut de la machine désirante. Ou encore, le sujet est le reste du désir. Le désir de Monsieur Mittal à Liège en Belgique, tout comme en Lorraine, est puissant, c’est un désir tigre. Il produit des aciéries et dans son avancée, il largue des entreprises qui n’intéressent plus son désir : fin des hauts fourneaux et de la production à chaud et plusieurs milliers d’ouvriers au chômage ou à la prépension, Mittal produit son acier et les chômeurs sont les restes de son désir. Les restes ne servent plus, ils sentent le souffre et souffrent, ils rebutent. Ça vire à l’orgie pansexuelle, copulante : « La libido comme énergie sexuelle est directement investissement des masses, de grands ensembles et de champs organiques et sociaux. […] La sexualité est partout : dans la manière dont un bureaucrate caresse ses dossiers, dont un juge rend la justice, dont une affaire fait couler l’argent, dont la bourgeoisie encule le prolétariat. »

Les affinités entre le capitalisme, notre psychisme et le processus schizo

Le capitalisme décode mais recode, débouche mais rebouche. Le capitalisme est une conjonction de machines à décoder, qui a ses propres machines désirantes, et c’est une conjonction, pas toujours harmonieuse, d’agents recodeurs, les machines des États, des super-États et des appareils disciplinaires. La même société européenne qui vante sa libre circulation ne cesse par ailleurs de multiplier les contrôles. Elle contrôle et libère les gens avec certaines marchandises qui libèrent. La maison familiale devient un dispositif domotique et le père freudien, dénoncé par les auteurs, est relégué au rôle de conseiller amical, voire de copain un peu gênant le samedi soir en boîte, quand il veut jouer l’adulescent.

Le capitalisme des origines, dit « productif », est une gigantesque machine à produire des biens dont certains sont d’ailleurs socialement utiles et libérateurs.
Que la maison devienne un dispositif domotique signifie que les informations et les formations qui pénètrent le home décrédibilisent les ukases paternels autoritaires, le c’est comme ça parce que c’est comme ça et pas autrement, okay ? Donc, bris du code familial et déréalisation du père, voire de la mère, envahissement des machines, la maison intelligente présentée comme une conquête te mais il faut payer tout ça à crédit  ! Bien des dispositifs techno libèrent : mieux vaut le bracelet électronique à la maison que de se faire enculer par un mafieux en prison, mieux vaut le one day clinic et le virage ambulatoire, avec les diagnostics de télésanté que de choper une maladie nosocomiale, mieux vaut la puce pour le skieur qui veut faire du hors-piste, même s’il est tracé par l’ordinateur de la police nationale, que l’agonie au fond d’un ravin. Tout ce qui libère et lisse les espaces est aussi marchandise souvent acquise à crédit et potentiel de contrôle. La surveillance bienveillante se mue en contrôle, à la fois libération de la vie mais régime de liberté surveillée.

Remarque finale sur le schizophrène et le capitalisme

Le schizophrène se tient à la limite du capitalisme. C’est un brouilleur de codes. C’est un prophète, il annonce le moment artistique, un grand boum ! Le schizo n’a plus de territoires, il ne sait pas faire retour, c’est une apocalypse  : « Il ne cesse de migrer, d’errer, de trébucher, il s’enfonce toujours plus loin dans la déterritorialisation, sur son propre corps sans organes à l’infini. »

Comme tel, le processus schizo est révolutionnaire mais il ne recode pas ultérieurement, ce que fait ou fait faire le capitalisme, avec le soutien de l’État, son chargé d’affaires. Le capitalisme comme expansion infinie du mouvement marchand travaille par traitements différenciés. Les décodages qu’il opère peuvent s’avérer d’une extrême violence là-bas et plus feutrés ici. Le même capitalisme choie et ouvre des possibles, bien des gadgets émancipent. Le capitalisme génère des espaces lisses de libération et des flux. Nous participons positivement à son expansion, en achetant et usant de ses produits, en adorant les départs de toutes sortes, ah Compostelle chéri ! Toute la domotique dans la maison libère des tâches domestiques et favorise l’auto-entretien. Mais, en même temps, les technologies marchandes dissolvent les formes sociales antérieures : le frigo détruit le « on tue le cochon chez Constant à la Saint-Jean et chez Albert à la Saint-Robert ». La télévision, déjà dépassée par les nouveaux Ipod machins, détruit le conte à la veillée, la voiture détruit le voyager ensemble. Chaque progrès inscrit dans les mœurs des sociétés occidentales est un mixte technodémocratique et dans le même mouvement processus de contrôle et de libération des flux. Le pouvoir n’enferme plus, il contrôle. Les grands enfermements comme l’usine, l’école, l’hôpital, l’asile, la caserne ont fait place à des micro unités dans lesquelles les délégations syndicales ont du mal à retrouver leurs petits. Est-ce que la limite absolue du capitalisme, au-delà de laquelle son ticket n’est plus valable, n’est pas celle montrée par l’écologie et la vie spirituelle ? Il y a une limite absolue à l’expansion décodante du capitalisme, c’est la persistance de la vie, humaine et animale. Tranquille encore pour un moment, cette grande machine désirante compte bien sur des recodages étatiques et fascisants pour remettre de l’ordre dans sa boutique où il a été le premier à foutre le bordel : « L’état fasciste a sans doute été dans le capitalisme la plus fantastique tentative de reterritorialisation économique et politique. […] S’il est vrai que la fonction de l’état moderne est la régulation des flux décodés, déterritorialisés, un des principaux aspects de cette fonction consiste à reterritorialiser, pour empêcher les flux décodés de fuir par tous les bouts de l’axiomatique sociale. On a parfois l’impression que les flux de capitaux s’enverraient volontiers dans la lune, si l’État capitaliste n’était là pour les ramener sur terre. »

Opposé aux apôtres de l’antiproduction qui désirent et jouissent en réprimant le désir des autres, notre frère schizo franchit pour son compte les limites absolues, les barrières qui tracent des lignes entre les noms et l’innommable, et là ne sont plus que des verbes, qui montrent l’intensité. Sommes-nous dès lors bien avancés ?

[1] Sauf mention contraire, les citations sont extraites des deux livres écrits avec Félix Guattari, L’Anti-OEdipe et Mille plateaux.

[2] Lire le premier chapitre du livre I du Capital de Marx.

[3] L. Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État », Positions, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 104.