Borgia chez les socialistes liégeois

Eclipse du politique

François DE SMET
philosophe, collaborateur scientifique (Cierl-ULB)

Quand la politique se réduit à la posture, dans un jeu où le « paraître » passe bien avant le « faire ».

Mais qu’est-ce qui fait vraiment courir les socialistes liégeois (les libéraux du Brabant wallon, les humanistes du Luxembourg…) ?

L’ouvrage que François Brabant consacre au PS liégeois se lit comme un roman – et convenons que c’est une surprise.

Jamais on ne penserait, a priori, pouvoir si aisément se laisser absorber par les péripéties des socialistes principautaires, dont les aventures et les frasques passionneront, pourtant, de nombreux amateurs non socialistes et non liégeois. Le talent narratif de l’auteur y participe évidemment ; mais c’est la nature même de l’histoire qui en est le premier moteur, et qui fait résonner une appétence naturelle pour le spectacle des affres humaines. Si le lecteur se laisse embarquer par le récit, c’est parce qu’il emprunte aux recettes habituelles des récits à succès, depuis la tragédie grecque jusqu’au soap opera  : des camps, des amis « pour de vrai », des trahisons, de l’argent, du pouvoir.

Et dans quel but ? Accroître sa part d’influence, pouvoir être en mesure de trahir demain ses amis d’aujourd’hui, remporter la palme de la popularité.
Un cocktail habituel mais qui prend, s’agissant du PS liégeois, des teintes truculentes bien du terroir, en tension perpétuelle entre la grandeur et le pathétique. Car le théâtre qui se donne en représentation depuis des décennies dans cet étrange marigot, considéré tour à tour avec curiosité, admiration ou détestation par le reste du pays – en ce compris au sein même de la famille socialiste – dépasse de bien loin l’identité idéologique d’un parti.

Ce qu’on trouve là pourrait sans doute être trouvé ailleurs, quoique sous des formes davantage éthérées et moins folkloriques, partout où un pouvoir massif incite des mandataires à se conduire en quartiers-maîtres de territoires mis en coupe réglée, partout où des hommes ont appris à s’appuyer sur une masse électorale inamovible pour se distribuer des territoires comme aux temps féodaux plutôt qu’en inventeurs du réel – d’autres livres seraient peut-être à inventer sur des libéraux brabançons ou sur quelque humaniste ardennais. Le microcosme propre au PS liégeois semble faire office de miroir grossissant, mettant en lumière un phénomène inquiétant et peut-être irréversible : la disparition progressive du politique.

Car telle est bien la question qui frappe à la lecture des aventures d’André, Guy, Michel, Willy, Jean-Claude, Jean-Pascal, Stéphane et les autres : qu’est-ce encore que le politique ? Il est tour à tour fascinant et déprimant de constater au fil des pages, que ce qui se joue n’est que conquêtes de parts de marché, de strapontins, de positions d’influence au sein d’un parti et de ses sphères d’influence. Le carrousel décrit une kyrielle de règlements de compte entre qui crie le plus fort, qui a de meilleurs amis, qui a le plus de cran pour enguirlander l’autre en public, qui a le plus d’allant pour défier ses meilleurs ennemis du jour qui seront ses meilleurs amis du lendemain. Et dans quel but ? Accroître sa part d’influence, pouvoir être en mesure de trahir demain ses amis d’aujourd’hui, remporter la palme de la popularité. Et pour quoi faire ? Pour étendre son influence, « devenir ministre » (visiblement le seul aboutissement valable), et repartir pour un tour dans la chasse à l’influence. Le cycle paraît sans fin. Le jeu renversant des alliances, faisant virevolter amitiés et intérêts des uns et des autres, finit par donner le tournis. Les intérêts des citoyens, les enjeux économiques et sociaux n’apparaissent que lorsqu’ils constituent des moyens pour parvenir à des fins. Là encore : où est le politique ? Le vrai ? Celui qui, en son sens noble, consiste à modifier le réel ? À utiliser l’arme de la souveraineté créée par Jean Bodin au XVIe siècle pour forger des lendemains qui comptent ?

Le politique n’existe plus

Le PS liégeois raconté par François Brabant est le révélateur d’une réalité désenchantée : le politique n’existe plus. Il n’est que sauvegarde d’acquis. Le désenchantement du monde, la fin globale des idéologies et l’évaporation du poids politique sur la marche du monde sont passés par là. Les idéaux par lesquels des élus peuvent changer la vie ne résistent plus au réel.

Et pour quoi faire ? Pour étendre son influence, « devenir ministre » (visiblement le seul aboutissement valable), et repartir pour un tour dans la chasse à l’influence. Le cycle paraît sans fin.
Que le pouvoir politique ait perdu de sa superbe depuis la victoire de la démocratie représentative n’est guère un scoop, que cela nourrisse des besoins réguliers de « tout autre chose » de la part des citoyens non plus. Les leviers du pouvoir sont devenus emmêlés de manière inextricable dans une pléiade de structures et d’intérêt. L’Europe et la globalisation de l’économie ont ôté aux élus des leviers d’action essentiels – le bras de fer vain de la Région wallonne avec Lakshmi Mittal, qui apparaît comme une cruelle réédition du pot de fer contre le pot de terre, en est l’une des plus amères illustrations.

Symptôme du problème parmi d’autres : le recours chronique, de la part des parlementaires, à proposer des « résolutions », textes d’exhortation, manifestations d’impuissance dénués de tout pouvoir sur le réel, et donc guère de nature ni à aider l’exécutif ni à le gêner. Le monde des élus ne semble plus avoir de prise que sur deux sortes de privilèges : la possibilité d’engager des gens ou de les promouvoir dans telle structure publique, ou le pouvoir d’accorder telle ou telle subvention.

Dans son ouvrage Le pouvoir enchaîné, rédigé après avoir dirigé un cabinet ministériel, le sociologue Alain Eraly démontrait combien le pouvoir, en Belgique, est particulièrement enkysté dans la complexité des structures. Face à cette toile inextricable et à l’effort surhumain devant être fourni pour dépasser les strates, piliers, intérêts et autres pesanteurs du système, face à la quasi- impossibilité de réformer quoi que ce soit aisément, les zones d’influence du politique glissent aisément, par la voie de la facilité et de la tentation, vers la concentration sur des aspects plus mesquins, les derniers sur lesquels une influence directe est perceptible – et rémunératrice, ne serait-ce qu’en termes de reconnaissance, graal humain trop humain recherché par tous les protagonistes. Cela a logiquement fait émerger des profils parvenant à louvoyer le plus aisément entre les strates politiques, institutionnelles, sociales et économiques. Dès lors, les talents qui percent semblent moins être ceux de visionnaires ou de révolutionnaires que de gestionnaires de stocks électoraux se montrant leurs pectoraux et capables de dire « oui » et de penser « non ».

Soif de lumière

Pour le dire simplement, il n’est guère sûr que Malraux, Badinter ou Mitterrand eussent pu émerger dans le contexte socialiste liégeois. Les guerres d’ego amènent d’ailleurs à se poser la question  : quelle carrière auraient pu réaliser les différents protagonistes sans la politique et sans l’accès que celle-ci permet, par la grâce de la représentativité électorale et au mépris de la méritocratie traditionnelle, à la gestion de structures publiques – cela vaut aussi pour un réviseur d’entreprises ayant construit sa réussite par la collection d’organismes publics comme clients ou pour un magnat du câble construit au culot au départ d’une intercommunale  ?

Difficile d’imaginer quel autre type de carrière aurait pu satisfaire la soif de lumière qui, tôt ou tard, semble devoir se saisir des protagonistes. Cela rappelle combien, de manière générale, mais plus encore à l’heure de la victoire de l’image et du buzz, la politique est entièrement axée sur Narcisse, l’ego cherchant lumière et reconnaissance. Cela concerne aussi le rapport à l’argent, visiblement nécessaire pour incarner une réussite, et ce malgré la prépondérance d’une idéologie invitant en principe, plus qu’ailleurs, à le considérer comme un moyen et non comme une fin.

À défaut d’être action sur le réel, le politique est devenu spectacle  : tragédie (depuis le meurtre d’André Cools), comédie (depuis l’émergence de Michel Daerden), saga familiale (depuis longtemps). Des modes d’incarnation qui empruntent in fine aux classiques registres de discours. On le sait depuis la Grèce antique : l’homme est un être de mythes et de récits. Face à l’impuissance grandissante de son manque d’action sur le réel, le politique devient spectacle de nos petites et grandes turpitudes – car nous n’avons que les gouvernants que nous élisons et que nous méritons. Le succès en librairie de l’ouvrage talentueux de François Brabant, qu’aucun traité politique ne pourrait plus aujourd’hui atteindre, le montre à suffisance : le spectacle et l’intrigue ont remporté la partie, et le personnel politique s’est adapté à la donne. Faut-il s’en réjouir ? Un monde qui ne parvient qu’à tourner autour de lui-même ne creuse-t-il pas sa propre tombe ? Il y a des questions qu’il vaut parfois mieux ne pas poser de peur qu’on vous y réponde.

Mots Clés : Parti socialiste