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LE THÈME

L’intelligence collective (uniquement en ligne)

Olivier CHAPUT , Dora SNOY
bio-ingénieur, chargé de projet EcoRes – facilitateur de dynamique de groupes.
médiatrice familiale et avocate

Sans prendre le pouvoir, une (r)évolution tranquille s’étend au travers de notre société. Ils créent leur culture, ils réinventent leur mode de vie. Ils ne sont plus si isolés, les « créatifs culturels ». Ils s’emparent des enjeux de fond de notre monde que sont notre environnement de vie et le tissu social qui nous englobe.

Cette (r)évolution est une prise de conscience, une redécouverte, un réveil à des idées ancestrales d’un vivre ensemble agréable et possible pour tous. Il s’agit ici de parler de la contribution citoyenne des Initiatives de Transition à la société contemporaine. Il s’agit du développement d’une autre manière d’être au projet collectif. Les initiatives de Transition bousculent notre société, car elles ont décidé de ne plus attendre que le changement vienne d’en haut. Elles n’ont pas non plus l’ambition d’une réponse unique aux macro-défis qui se profilent, se précisent à l’horizon. Elles sortent cependant des rangs et de nombreuses solutions créatives y foisonnent. Comme le Colibri du conte [1] qui inspire le mouvement du même nom, elles font leur part dans un projet qui, inévitablement, les dépasse. Un projet, cependant, dynamique et nourri des visions et intentions positives de ses artisans.

Nous créons ensemble le monde de demain, car de nouvelles architectures (invisibles) supportent notre « faire ensemble ». D’une société capitaliste, individualiste, où prime le projet personnel contre ou malgré la réalisation de ceux des autres, nous allons vers une société dynamique du partage. Dans ce modèle altruiste, l’individu est sincèrement écouté quand il exprime sa volonté de contribuer au bien commun à travers un recentrage sur ses besoins fondamentaux. Une volonté collective, une raison d’être partagée anime ce « nous ». Il n’y a plus un consensus mou, résultat de multiples tensions partisanes, un projet commun réduit à peau de chagrin par des compromis multiples censés contenter tout le monde. Il s’agit plutôt de prendre le temps d’explorer l’état (du monde/du moment), de s’imprégner et verbaliser des propositions émergentes puis de sentir, sonder où se trouve la majorité. Le processus ne s’arrête cependant pas là. En effet, les minorités sont alors invitées à amender la proposition majoritaire et leur « inclusion », la levée des différentes objections de ses parties portant d’autres perspectives est source de riches sagesses pour nourrir la position/l’intention collective. Il en résulte des décisions souvent plus complexes, et en fait plus adaptées au monde dont nous faisons partie.

Qu’est-ce que l’« intelligence collective » ?

Commençons par dire que l’intelligence et son pendant, la bêtise collective, ne nous ont pas attendus pour exister. Ces derniers temps, toutefois, une attention particulière a été portée à ce concept en vue de le favoriser et de le diffuser. De nombreuses pratiques d’intelligence collective nous viennent de temps ancestraux, et il ne s’agit donc pas d’une réelle invention, mais plutôt d’une redécouverte ou de la mise en mots de fonctionnements qui autrefois étaient transmis, de génération en génération et répandus à travers un « savoir être » et un « savoir faire » ambiants.

Oui, nos fonctionnements actuels, ces sentiments d’isolement, la nécessité d’une compétition pour une survie plus ou moins confortable sont des schémas mentaux qui n’ont pas toujours existé et peuvent changer. Ils doivent changer, car ils influencent fortement notre monde, la manière dont nous sommes à lui et, dès lors, ce que nous en faisons.

La pratique de l’intelligence collective, comporte également de nouveaux paradigmes : le choix d’un « faire ensemble », la reconnaissance d’une vérité multiple dont chacun verrait plus ou moins certaines facettes, mais jamais toutes, une humilité sur son parcours et cette idée que nous aurons toujours à apprendre, par nous-mêmes et de nous-mêmes, dans l’échange. Nous sommes intimement reliés. L’intelligence collective, c’est encore, tout simplement, embrasser le fait qu’il n’y a pas que la réflexion, la logique et le raisonnement. Le collectif pourra ainsi se nourrir d’intuition, de ressenti, travailler avec de multiples formes d’expressions et d’échanges. Une place est aussi laissée aux silences et à un recentrage personnel qui contribuera à la maturation de tout le processus et, en conséquence, à la qualité du produit, du résultat final.

Pour déconstruire quelques idées erronées, ajoutons que l’intelligence collective n’est pas dénuée de structure ou de hiérarchie. Elle n’envisage pas de faire vivre un collectif au pays des bisounours. Si elle permet l’émergence des non dits, des cadavres dans le placard, elle ne les fait pas disparaître. Cela peut donc être très dur si le système, ses participants ne sont pas prêts. Bref, l’intelligence collaborative n’est pas la panacée universelle ; elle dépend de la capacité et de l’état du système à l’intégrer sans pour autant être nécessairement facile à mettre en œuvre.

Pourquoi « faire ensemble » ?

Peut-être tout simplement d’abord parce que nous n’avons plus le choix ou l’alternative ressemble à des guerres sans fin. Nous sommes tous sur cette même planète et cet écosystème complexe offre peu d’espace pour l’isolement total. Les cycles de l’eau, l’atmosphère, la matière, les énergies sont déjà tellement d’éléments concrets, tangibles en mouvement et inter-reliés. De même, les dimensions plus subtiles, comme les pensées et les intentions des uns et des autres renforcent cette idée de « trame globale ».

Peut-être aussi, car il y a là un formidable potentiel. Il est dit que « Seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin. ».

Et puis parce que l’histoire de l’humanité, la vie que nous voulons laisser à nos enfants, à ceux qui nous entourent, à la bio-diversité des organismes vivants méritent d’aller plus loin.

Finalement, « faire ensemble » est aussi ce que nous faisons depuis toujours, plus ou moins consciemment, et ce « faire ensemble », inévitable, peut être aujourd’hui plus fructueux qu’hier par de bonnes pratiques facilitant l’émergence de l’intelligence collective.

Quelques bons ingrédients

Prendre du temps, certainement. Pour « faire ensemble », il faut se donner des moyens, de l’écoute, des dialogues et, finalement, prendre des décisions. Un bon « faire ensemble » repose entre autres sur deux jambes que sont une volonté d’inclusion et une intention d’avancer (voir Power and Love d’Adam Kahane). Un collectif trop centré sur lui n’arrivera nulle part, un groupe courant vers sa réalisation n’arrivera pas entier. Il faut une intention, une direction qui comme la jambe droite ferait un premier pas, et ensuite, une dynamique d’inclusion, le soin du groupe qui comme la jambe gauche permettrait d’aller ensemble en avant. Si l’une des deux tendances est trop forte, le collectif tourne en rond, ne progresse pas autant que possible.

« Faire ensemble, c’est prendre du temps », cela signifie aussi « prendre des temps », ils peuvent être compartimentés mais liés entre eux. C’est un peu comme un train (imaginons à vapeur). Une locomotive en guise d’intention, un wagon de combustible pour alimenter cela mais il faut aussi penser des espaces pour les émotions, des espaces pour les frustrations, les feed-backs. Le wagon-restaurant ne se trouve pas en bout de train, il y a du transport de matériel, des wagons passagers. Il faut ordonner, séquencer, penser aux différentes dimensions du collectif. Il s’agit bien cependant de reconnaître et accorder des temps, des moments, des espaces pour de multiples dimensions qui existent dans le groupe. Les « chapeaux de Bono » [2] matérialisent bien cette idée, ces processus qui reconnaissent de la valeur à différentes perspectives et aussi, surtout, évitent de les mettre en opposition. Un moment créatif, l’émergence de choses nouvelles, nécessite un cadre bienveillant, ouvert. Il n’y a pas alors de place pour le jugement et le parti-pris d’une idée que l’on défend. Cependant, un moment d’émergence ininterrompu est vain si, sans cesse, les boites sont ouvertes et les idées poussent, sans être récoltées et valorisées. C’est pourquoi, il est nécessaire aussi, dans les processus créateurs de concret, de provoquer des phases de décisions, de choix argumentés, de partis-pris. Il ne s’agit plus alors d’imaginer mille et uns possibles. Il faut prendre une direction et lui donner du temps pour se réaliser.

Une troisième phase peut être, après un certain temps, un moment d’évaluation de la décision prise, d’expression des ressentis et d’objectivation du résultat. Il peut s’ensuivre éventuellement un moment d’adaptation de la décision prise, nourri de positif, mais aussi des craintes, des risques à prendre en compte. Il s’agit à nouveau d’un moment créatif, avant une nouvelle phase de réalisation. Le « faire ensemble » est dynamique, des poètes diraient peut-être « rythmique ». Il y a un tempo qui est sain et souhaitable pour le groupe, et tout ne doit pas être mélangé, tout en gardant une place pour tout.

Un autre « faire ensemble » pour des enjeux d’une toute nouvelle envergure, la dynamique des Initiatives de Transition est bien ambitieuse, oui. Elle le peut car elle repose sur des individus écoutés, reconnus, mis au défi pour leur contribution au projet commun. Un autre « faire ensemble », ce sont de nouvelles méthodes de gouvernances, une nouvelle culture, des espaces pour la célébration, une approche holistique de nos (éco-)systèmes appréhendés dans leur globalité.

L’individu n’est plus seul, et le collectif n’est plus la somme de ses individualités. Conscience et attention sont portées sur une complexité plus vaste. Nouveaux rapports du « je » au « nous » ; meilleure écoute du « je » par le « nous ». Cela prend du temps, mais cette conscience et cette attention consolident les fondations des projets qui seront co-construits ce qui leur donnent toutes les chances d’être plus durables.

Mots Clés : Transition

[1] Un jour, dit la légende amérindienne, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »

[2] La méthode des six chapeaux a été conçue en 1987 par Edward De Bono, un praticien de la pensée et des méthodes de créativité en entreprise. Les six chapeaux dictent des règles de fonctionnement qui libèrent nos pensées, canalisent l’attention, déclenchent de nouveaux modes de réflexion et impriment un changement d’attitude à l’égard des façons de traiter un problème. Six chapeaux, six rôles, six modes de pensée, autant d’angles d’attaque d’un problème. Chaque chapeau a une fonction que souligne sa couleur. Le blanc est neutre et objectif. Le rouge suggère l’intuition, les sentiments et l’émotion. Le noir qui permet de juger et de mettre en garde. Le jaune dégage le chaud, l’optimisme et la jeunesse. Le vert est le chapeau de la créativité. Le bleu est garant du cadre, du processus.