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« Tout autre chose », pas seulement pour les autres

Joanne CLOTUCHE

On évoquait récemment dans ces pagesles enjeux auxquels la société civile belge, et encore plus francophone, est confrontée aujourd’hui, à l’aune d’un gouvernement qui met en cause son fonctionnement et même parfois sa raison d’être…

Une partie de cette société civile a signé l’appel de « Tout autre chose » (TAC), une autre partie envisage de le faire. Mais beaucoup s’interrogent sur la pertinence d’un engagement réel dans le mouvement. Leurs réticences, leur questionnement, leur prudence proviennent notamment de réflexions sur la mise en concurrence des associations et plateformes existantes, mais reposent aussi sur une inquiétude légitime de voir émerger un mouvement en rejet de tout ce qui l’a précédé. En justifiant son émergence par les faiblesses des mobilisations actuelles, TAC n’a pas choisi la voie la plus aisée pour se faire accepter par une société civile tiraillée entre les volontés hégémoniques du pouvoir politique et les injonctions paradoxales de citoyens réclamant des avancées tout en critiquant les modes d’organisation, de subsidiation… de cette société civile.

Si le mouvement parvient à construire une société autre demain, le modèle associatif belge devra-t-il s’adapter ? Si on pose la question aux intéressé-e-s, la plupart répondront probablement par l’affirmative. Le problème ne se situe donc pas tant dans la réponse, mais dans la manière d’y répondre et dans ce que chacun-e est prêt-e à remettre en cause pour y arriver. Avant de s’impliquer activement dans le mouvement, la véritable question à se poser n’est donc pas « Suis-je ou sommes-nous d’accord avec l’appel ? », mais bien « Suis-je ou sommes-nous prêts à changer nous-mêmes  ? ». Cette question est d’autant plus difficile pour des associations et organisations dont le fonctionnement, les habitudes et la survie dépendent d’un modèle de subsidiation terriblement cadenassé. Ces subsides mettent en concurrence les associations et les poussent soit à l’hyperspécialisation soit au contraire à se doter d’une couverture large de manière à obtenir des subsides dans une variété plus grande de domaines, quitte à se marcher sur les pieds. Ce mode rigide d’organisation est une incitation à ne pas s’investir dans un mouvement désectorialisé où le travail fait ne pourra pas toujours être valorisé tel que les décrets l’exigent, même si l’objectif visé est en totale adéquation avec la finalité de l’association.

Un travail d’équilibriste

Quoi qu’il en soit, on ne peut reprocher à certaines associations de se montrer frileuses quand on sait que leur survie, et donc l’aide et le soutien qu’elles apportent au quotidien à leurs bénéficiaires, est en jeu, tout comme on peut comprendre qu’elles s’attendent à être intégrées sur des bases similaires aux autres plateformes et mouvements précédents. TAC, en affichant son ambition de « faire autrement », ne choisit pas le chemin le plus simple. Construire un mouvement qui intègre les mécanismes et associations qui ont fait leur preuve tout en proposant une approche totalement différente s’apparente à un travail d’équilibriste qui interroge bien plus la manière dont nous faisons les choses que pourquoi nous le faisons. Et si TAC a déjà montré sa capacité à mobiliser et à faire bouger les lignes, le vrai défi du mouvement réside finalement bien plus dans sa capacité à construire une autre chose dans laquelle les citoyens, en questionnement sur le rôle, la place et le travail des associations actives et présentes depuis longtemps, reconnaissent l’expertise et la pertinence de celles-ci et où ces associations acceptent que leur fonctionnement et leurs habitudes soient contestés. L’originalité de TAC est sa force. Ne laissons pas notre scepticisme, nos habitudes et nos références faire de cette originalité sa faiblesse en acceptant, nous aussi, de reconsidérer ce que nous sommes pour proposer « Tout autre chose ».