Le Fil

Raciste, la N-VA ?

Carlos CRESPO

Le lundi 23 mars 2015, le président de la N-VA et bourgmestre d’Anvers suscite la polémique suite à des paroles prononcées sur le plateau de la VRT.

Sur la chaîne publique flamande, Bart De Wever parle du racisme et des discriminations. Il tient alors le discours suivant : « Je ne vais jamais nier que cela existe, et nous devons lutter contre ça. Mais il y a d’autres problèmes en cause. Je n’ai par exemple jamais vu un migrant d’origine asiatique se plaindre de discrimination au travail ; cette communauté n’est pas non plus fort représentée dans les statistiques de criminalité. En revanche, nous avons énormément de difficultés à organiser la mobilité sociale dans la communauté berbère d’Anvers, qui représente 80% de la communauté marocaine de la ville. » Il poursuit, en expert : « C’est une communauté très fermée, qui éprouve une grande méfiance envers l’autorité, au sein de laquelle l’islam est très peu organisé, et qui est très sensible aux thèses salafistes, à la radicalisation. Il faut que tout le monde fasse un effort, notamment pour chercher du travail. Or, certains utilisent l’argument du racisme pour justifier des échecs personnels et espérer que tout soit pardonné. Cela ne va pas ! »

C’est très clair : De Wever relativise le racisme voire le minimise. Et il vise directement « la communauté berbère », c’est-à-dire un groupe ethnique supposé homogène auquel il attribue des traits communs. Il s’agit d’un retour au « vieux » racisme, qui avait presque disparu derrière l’entourloupe habituelle où l’Arabe n’est plus stigmatisé qu’en tant que musulman.

Ce n’est certes pas la première fois qu’un responsable de la N-VA tient des propos borderline sur une minorité. En la matière, Théo Francken est un champion multirécidiviste. Le secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration s’est notamment distingué par ses interrogations sur la valeur ajoutée de certaines communautés installées en Belgique depuis des années, ses insultes à l’égard de ceux qu’il qualifie de « petits cons de Marocains », et sa « blague » plus que douteuse au sujet de la couleur de peau d’un personnage qui apparaît sur l’étiquette de la bière Zwarte Piet. Mais BDW, c’est un autre calibre. Une fois n’est pas coutume, ses déclarations ont provoqué de très vives réactions critiques y compris au sein de la majorité.

On le sait : Bart De Wever est un redoutable communicateur. Ce talent n’est pas pour rien dans les succès électoraux de son parti. Rien n’est laissé au hasard dans sa communication. Les mots sont pesés, l’objectif est ciblé. Ses propos sur les Berbères s’inscrivent dans un cadre plus global. On s’en souvient : lors du scrutin du 25 mai dernier, la N-VA avait siphonné une grande partie de l’électorat du Vlaams Belang. Des électeurs toujours susceptibles de retourner à leur ancien choix et à qui il faut envoyer régulièrement un signal pour qu’ils ne regrettent pas leur vote du 25 mai pour la N-VA qui a besoin de le « fixer » pour maintenir sa suprématie électorale. Cette musculation à l’extrême droite du paysage politique flamand est une figure obligatoire tant qu’un vivier de 15 à 20% des électeurs relève de cette orientation. La surenchère n’a d’ailleurs pas tardé. Quelques jours après la sortie de De Wever, Filip De Winter, leader du Vlaams Belang anversois et concurrent direct du bourgmestre en place s’est senti obligé d’en remettre une couche en s’avouant raciste et fier de l’être.

Pompier pyromane

La N-VA s’est construite comme parti en jouant la carte de la confrontation entre deux camps dont l’antagonisme doit être ravivé en permanence : Flamands contre francophones, patrons contre syndicats, « allochtones » contre « autochtones »... Mais maintenant qu’elle est au pouvoir à tous les niveaux, obligée d’endosser une posture « responsable », la N-VA ne peut que décevoir certains de ses supporters radicalement antisystème.

C’est pourquoi BDW doit distiller à dose régulière des provocations pour semer le trouble et entretenir son image. On peut même faire l’hypothèse que la N-VA ira de plus en plus loin pour attiser les tensions et provoquer des violences qui ne seront pas que symboliques. Dans ses rêves les plus fous, Bart De Wever imagine les quartiers populaires anversois s’embraser à l’instar de ce qui s’est passé en 2005 dans les banlieues françaises. Il pourrait parader à son aise sous les caméras, au milieu des voitures brûlées, entouré de gardes du corps et de policiers « robocops » et recourir à une rhétorique martiale pour fustiger la racaille berbère qu’il s’engagera à mettre au pas avec ou sans Karcher, se profilant en homme providentiel au milieu d’un chaos qu’il aura lui-même contribué à créer.

Politique-fiction ? Pourtant, la libération de la parole raciste a le même type d’effets que la généralisation des exclusions du chômage, facteur d’accroissement de la précarisation globale. Avec son dérapage calculé sur les « Berbères », le président du premier parti du pays s’est révélé comme un adversaire pratique du « vivre-ensemble » et, plus généralement, comme un pécheur en eau trouble. Dans un pays aussi multiculturel que la Belgique, ces comportements cyniques risquent de libérer des pulsions refoulées que plus personne ne pourra alors maîtriser.