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LE POINT

Le « tax shift » n’aura pas lieu

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

C’est asséné comme une évidence indiscutable. Notre « coût du travail  » serait trop élevé. Il pénaliserait notre compétitivité face à nos concurrents et dissuaderait les investisseurs d’investir et les entrepreneurs d’embaucher. Il faut donc le diminuer. On touchera un peu au « salaire poche » des travailleurs via le saut d’index. Mais ça ne suffira pas : c’est toute la fiscalité sur le travail qu’il faut réduire. Pour compenser cette diminution, il faudra opérer des « glissements ». En anglais : tax shift.

Rompre avec le mensonge du compromis social négocié qui ne fonctionne plus que dans un seul sens mais qui reste pourtant le seul horizon d’un socialisme qui se trompe d’époque.

Et c’est là que les problèmes commencent. Vers où ces glissements doivent-ils s’opérer ? Pour les libéraux pur jus : vers nulle part. Si les impôts diminuent, il faut symétriquement diminuer les dépenses, « faire maigrir l’État ». C’est-à-dire diminuer le nombre d’emplois publics ou subventionnés – alors que le but proclamé de l’opération est de créer des emplois – et diminuer les prestations publiques, notamment en sécurité sociale. Ce sont les politiques d’austérité. Même quand le « salaire poche », qui permet d’alimenter la consommation privée et le mythique « pouvoir d’achat », est maintenu, l’appauvrissement général sera la conséquence de la réduction des consommations sociales : enseignement, santé, justice, mobilité, accueil de la petite enfance, culture… Là où elle s’est révélée la plus brutale, c’est-à-dire en Grèce, on sait où cette politique d’austérité aveugle a conduit.

Difficile à avaler pour les sociaux-démocrates et les démocrates-chrétiens qui restent attachés à un État social redistributif. Au gouvernement fédéral, le CD&V endosse pour le moment cette posture « de gauche » à laquelle il ne nous avait pas habitués. Encore faut-il qu’il y ait de quoi redistribuer. Quand la croissance est en panne, comme c’est le cas depuis… quarante ans et qu’on ne veut plus creuser les déficits, ce qui sera donné à l’un sera forcément retiré à l’autre.

Dans le débat, deux pistes ont été évoquées. La première : basculer vers la fiscalité indirecte en augmentant les taux de TVA (ou certains d’entre eux). Refusé : cela aurait pour effet d’augmenter le coût de la vie et de relancer la spirale de l’indexation des salaires dont ce gouvernement veut à tout prix sortir. La seconde : taxer le capital (ou les plus-values) pour le faire mieux contribuer, étant donné que, depuis trente ans, la part du capital dans le revenu intérieur de l’Union européenne a augmenté de près de 10% au détriment de celle des salaires. Ce ne serait donc que justice. Refusé aussi : cela ferait fuir les investisseurs qui sont les seuls à pouvoir créer des emplois en vertu du « théorème de Schmidt » – « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain  » – qui reste la devise inoxydable des libéraux de toutes tendances [1].

Avec ou sans corrections sociales ? C’est la seule différence qui semble subsister en Europe entre la droite et la gauche de gouvernement. Mais les maigres corrections sont insuffisantes pour contrebalancer la pente naturelle de l’économie de marché mondialisée : les dividendes et les salaires des top managers augmentent même dans les entreprises qui licencient, tandis que les classes moyennes descendent lentement vers le bas du sablier. C’est pourquoi la gauche européenne traditionnelle, où le tandem Hollande-Renzi a pris le relais de Blair- Schröder, ne peut que miser sur la croissance pour retrouver des marges à négocier, quoi qu’il en coûte en dégâts sociaux et environnementaux. Et pour stimuler cette croissance qui ne viendra plus, elle ne peut que s’aplatir devant les exigences démesurées d’investisseurs attendus comme le Messie et qui manient avec cynisme le chantage aux délocalisations, en empochant les aides publiques avant d’aller de toute façon voir ailleurs.

Voilà pourquoi le tax shift n’aura pas lieu. Il faudrait pour cela rompre avec le mensonge du compromis social négocié qui ne fonctionne plus que dans un seul sens mais qui reste pourtant le seul horizon d’un socialisme qui se trompe d’époque. Une nouvelle radicalité, dans le projet et dans l’action, est plus nécessaire que jamais.

[1] Voir le prêt-à-penser dans ce numéro.

  • Commentaires récents :
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    Bien intéressant mais toujours un peu court. D’accord avec l’idée que le socialisme aujourd’hui est une posture. Dans le passage où il est question des ’consommations sociales’, l’auteur reprend-il à son compte la notion où l’attribue-t-il à la posture socialiste ? Qu’il faille de la radicalité, certes. Mais une première application de la radicalité consisterait à poser à nouveau, hors posture, hors théorème de Schmitt, hors imploration à l’emploi et à la croissance extérieure, que les ’prestations sociales en nature comme en espèces’ (catégorie spécifique des comptes nationaux) ne sont pas de simples (...)
    Posté par dominique massillon, le 16 mai 2015