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Les Dardenne : « Tous coupables ! »

Hugues LE PAIGE

« Si l’on peut dire d’une image qu’elle nous “imprègne [1]”, c’est uniquement dans la mesure où elle nous paraît comme regard d’autrui. C’est ce regard d’autrui que nous essayons de filmer, auquel nous essayons de donner accès dans nos images cachant et montrant les regards, les visages, les corps, les gestes, les voix de nos acteurs et actrices. »

Ces quelques lignes du journal de bord de Luc Dardenne « parlent » au mieux du cinéma des « Frères ». Il évoquait ici Le Silence de Lorna. Elles valent pour les sept films réalisés depuis La Promesse et qui construisent pas à pas une œuvre majeure du cinéma contemporain. Dans ce journal, Luc commente au jour le jour ce qu’il appelle lui-même la « rumination » des films à venir. Le pluriel est de circonstances car on est frappé par cet entrecroisement de projets et de scenarii qui se nourrissent ou qui parfois se combattent dans la priorité de la réalisation. Avant même de réaliser Le Silence de Lorna, les Frères jettent les prémisses du Gamin au Vélo et de Deux jours, une nuit et sans doute d’autres films à venir tandis que parfois des personnages émigrent d’un projet à l’autre. La démarche conforte la cohérence du travail cinématographique mais elle inquiète les auteurs en proie au doute constant : « Ne sommes-nous pas pris dans une forme dont nous n’arrivons plus à sortir, dont nous n’osons pas sortir. Je ne sais plus », écrit Luc en 2006. Le doute est récurrent et vigilant. Mais immédiatement l’autre face de l’interrogation surgit : « Si notre cinéma devient plus narratif, si nous suivons plus une intrigue qu’un personnage, comment ne pas perdre la vibration du plan ? J’ai peur que notre cinéma ne se lisse ».

C’est bien cette remise en question permanente qui permet aux Dardenne une cohérence qui reste inventive à chaque film. D’une certaine manière, leur cinéma repose sur deux piliers fondateurs qui tracent leur sillon dans ce journal. Le premier est une sorte de trilogie qui préside à tous les films et à leurs personnages : la construction ou la recherche de la famille (le père mais aussi la mère, la Pietà), le meurtre (« pour que survienne ce sentiment d’une entente humaine par-delà les passions ») et naturellement la culpabilité (omniprésente) qui caractérise, sans exception, tous leurs personnages principaux. À propos de Lorna, mais c’est vrai pour les autres, Luc Dardenne évoque sa « culpabilité, une folie de coupable qui donne accès à l’humanité » et il insiste : « Tous nos personnages sont coupables. La culpabilité au cœur même du droit de vivre. L’être humain qui n’est pas habité par ce paradoxe s’arrangera du meurtre si celui-ci est requis par son droit de vivre, son droit au bonheur ». La boucle est bouclée.

Pour exprimer cette trilogie dans la fiction mais près du réel, les Dardenne ont fondé leur écriture cinématographique sur le plan-séquence [2] (le deuxième pilier). « Cela donne l’impression d’une présence vive, immédiate, documentaire, spontanée, d’une surprenante évidence, comme si ce qui est filmé et le plan lui-même ne faisaient qu’un bloc, ne pouvaient faire que ce bloc. C’est, poursuit Luc, parce qu’il ne peut être que ce bloc que le plan-séquence donne aussi l’impression d’une inéluctabilité […]. Le tragique du plan-séquence ».

La préparation de ce plan séquence, comme la recherche des personnages et des comédiens, les décors, les axes, la lumière : chaque film se prépare comme une longue quête morale, philosophique et cinématographique. Les Dardenne réfutent l’appellation de cinéma politique ou social mais leurs films sont ceux qui, à travers des destins individuels, rendent compte avec le plus d’acuité et de justesse de la violence et de l’injustice de cette société en crise. Déchirés, révoltés, enragés, meurtris ou meurtriers, « tous coupables » comme dit Luc Dardenne. Et pour finir, l’un d’entre eux, comme Sandra dans Deux jours, une nuit, choisit la lutte… et gagne.

Luc Dardenne, Au dos de nos images II 2005-2014, suivi de Jean- Pierre et Luc Dardenne, Le Gamin au vélo et Deux jours, une nuit, La libraire du XXIe siècle, Seuil, Paris, 2015.

[1] Luc Dardenne rappelle, à ce propos, « le sens premier du verbe impregnare : féconder, mettre enceinte, être enceinte, porter autrui ». (p.106)

[2] Le plan-séquence est, au contraire du découpage, un plan qui filme l’entièreté d’une scène sans interruption. Chez les Dardenne, il peut varier entre 3 et 8 minutes.