Accueil du site  >Archives  >(n°89) : Mouvements (...)  >Ce que personne ne sait et qui ne laisse pas de trace n’existe pas (...)
Démocratie

Ce que personne ne sait et qui ne laisse pas de trace n’existe pas !

Jérôme JAMIN
Université de Liège

C’est un vieux débat, et déjà à la fin des années 1990 le codirecteur de Politique Hugues Le Paige rappelait à quel point la règle qui domine en la matière est problématique [1]. Face à un drame, face à des atrocités, face à la mort, c’est la proximité kilométrique qui positionnera l’événement dans la hiérarchie de l’information : plus c’est proche de nous, plus il faut en parler et produire de l’émotion, et seul le nombre de victimes peut parfois inverser cette tendance. Un enfant qui se noie dans la Meuse sera prioritaire sur 40 personnes déchiquetées lors d’un attentat suicide en Birmanie. Un accident de voiture dramatique durant le week-end à Liège détrônera un nouveau massacre en RDC. Il faut énormément de morts ailleurs pour qu’un drame apparaisse en bonne place chez nous et ce phénomène est encore aggravé lorsqu’il n’y a pas d’images pour illustrer l’information.

Le drame qui accompagne le massacre de Charlie Hebdo , c’est peut-être une quelconque menace sur la liberté d’expression, mais c’est surtout la disparition d’une partie non négligeable « de l’horreur du monde », au profit d’un flux d’images permanent, à la fois lassant et palpitant, mélange de proximité, de peur et d’émotion. Ce sont des séquences interminables autour du terrorisme et de l’islam, des inculpés et des réseaux, ce sont des communiqués de presse des autorités, des déclarations invitant à une minute de silence, des commémorations à la pelle, des jours déclarés « deuil national », des sorties grandiloquentes pour la liberté de la presse, des « Nous sommes tous Charlie ! »…. Non seulement on n’apprend plus rien depuis plusieurs semaines, parce qu’il n’y a simplement plus grand-chose à apprendre, mais de surcroît on est dans l’excitation malsaine face à des images de gens qui meurent en direct, on est dans la peur irrationnelle face à ce qui est quand même – le terrorisme – la cause de mortalité la plus faible dans nos contrées et on est dans le divertissement lorsqu’on prolonge la vision du flux palpitant car c’est plus excitant que la série qui commence sur une autre chaîne. Celui qui ne sera pas rassasié avec le JT de la RTBF ou de RTL trouvera sur LCI et CNN une cadence infernale dont on a autant envie de se débarrasser qu’on ne parvient à changer de chaîne.

Ce flux dure depuis des semaines, il est alimenté désormais par des drames de moindre envergure mais associés au massacre de Paris (Copenhague…), il ne nous apprend plus rien mais nous laisse entendre qu’au-delà de Charlie, point de salut ! Au risque de faire disparaître des milliers de victimes de notre imaginaire et de nous plonger dans l’ignorance face à d’autres enjeux d’envergure. Il se passe en République démocratique du Congo, au Mexique, en Argentine, en Irak, au Yémen, en Ukraine et en Afghanistan des choses bien plus terribles, qui méritent au moins d’exister et qui devraient nous aider à participer pleinement à la compréhension politique et sociale du monde et donc de l’Europe et donc de la Belgique. La proximité kilométrique est un argument fallacieux, elle est simplement du chauvinisme assumé et égoïste qui nous empêche d’être intelligents.

Il faut énormément de victimes, à l’étranger, pour qu’un drame apparaisse en bonne place dans notre JT, et il faut surtout quelque chose à montrer, car « pas de vidéo, pas d’info ! ». Les soldats du jeune État islamique l’ont bien compris, ils fournissent eux-mêmes les images de leurs atrocités. Pour les autres, c’est plus compliqué, les milliers de personnes décédées depuis début janvier à cause de la guerre et du terrorisme, à Bagdad ou ailleurs, n’existent pas, elles ne sont pas « Charlie » ! Et leur destin n’intéresse personne.

« Ce que personne ne sait et qui ne laisse pas de trace n’existe pas » indiquait l’écrivain Italo Svevo, cela n’a jamais été aussi visible !

[1] Voir Hugues Le Paige, Une minute de silence, 1998, Labor, Bruxelles.