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Le dictionnaire du prêt-à-penser

Travailler plus longtemps (2)

Mateo ALALUF
Sociologue

« 70% des gens comprennent nos décisions en matière de pension » [1] : Dans un des plus grands mouvements sociaux que le pays ait connu depuis un demi-siècle en décembre dernier, Willy Borsus, ministre des Classes moyennes et, entre autres, de l’Intégration sociale, ne voit qu’une « mobilisation modeste » et constate que « le droit de grève s’est transformé en obligation de grève ». Si notre ministre est sourd au bruit de « la rue » à laquelle « il ne faut jamais céder », c’est parce qu’il croit que « les gens » même s’ils en contestent les modalités, « comprennent les décisions prises par le gouvernement en matière de pension ». Et, sur ce point, nous avons tout intérêt à le prendre au sérieux.

La réforme des retraites constitue depuis un quart de siècle, le cheval de Troie du néolibéralisme dans les esprits. L’idée est simple : puisque nous vivons plus longtemps, nous devons travailler plus longtemps. En raison du vieillissement de la population, de moins en moins d’actifs auraient à financer toujours plus de retraités. Les pensions deviendraient donc impayables. Pour sauver les retraites, la seule solution serait d’allonger la durée d’activité de manière à augmenter le nombre d’actifs et diminuer celui des retraités. Ainsi, d’un coup de baguette magique, la pensée néolibérale efface de nos imaginaires le mouvement séculaire consistant à diminuer le temps de travail, par la diminution de l’âge de la retraite au fur et à mesure de l’augmentation de l’espérance de vie. Travailler plus et gagner moins devient le nouveau credo néolibéral.

Le financement des retraites n’est pas lié à la démographie mais à l’emploi. C’est l’emploi qui finance le non-emploi (retraite, chômage, vacances…). Or, malgré le chômage élevé, l’emploi ne diminue pas mais augmente. Surtout, la productivité du travail, c’est-à-dire le temps gagné par unité produite, augmente considérablement. En d’autres termes, le calcul comptable, fondé sur des prévisions démographiques, contestables par ailleurs, n’explique en rien le financement futur des pensions.

Ensuite, alors que la réforme des retraites décidée par le gouvernement prétend s’imposer pour équilibrer les finances publiques, on ne voit pas bien en quoi la pension à 66 ans en 2025 et à 67 ans en 2030 serait la solution aujourd’hui. Quel serait d’ailleurs l’effet sur les finances publiques d’une augmentation de la durée d’activité si elle devait se traduire par l’augmentation du chômage et en particulier du chômage des jeunes ? Pourtant, l’allongement de la durée d’activité proposé indistinctement à tous les pays de l’UE, qu’il s’agisse de populations jeunes (l’Irlande) ou vieilles (l’Allemagne), se heurte à une vaste opposition populaire.

En Allemagne précisément où la population est la plus vieille d’Europe, le gouvernement précédent avait décidé de prolonger l’âge de la retraite de 65 à 67 ans. La coalition actuelle a opté au contraire pour le ramener à 63 ans. La question des retraites ne se réduit donc pas à un simple calcul comptable. Elle concerne la manière dont nous organisons les temps sociaux et vivons en société. Le pensionné se définit-il comme un rentier ou un salarié retraité ? Quelle place la société fait-elle au travail et au temps de vie libéré des contraintes de l’emploi ? Il n’est pas étonnant que la question des retraites soit tellement disputée et que ses « réformateurs » avancent à visage masqué.

[1] Willy Borsus, Le Soir, 8 décembre 2014.