Le Fil

Élections au Burundi

Jean-François BASTIN

Kagame, Kabila, Nkurunziza : de ces trois noms, seuls les deux premiers sont connus en Belgique. Le président du Burundi est le grand absent de nos médias. Son pays est pourtant, comme le Rwanda et le Congo, une ancienne possession belge, il en porte encore les stigmates. Et cette année, avant ses voisins, le Burundi entre dans une zone de haute turbulence.

Les contextes sont différents, le désir est le même chez les trois présidents : rester au pouvoir. Kagame et Kabila lorgnent vers le Burundi, où les élections auront lieu dans trois mois [en RDC dans un an et au Rwanda dans deux ans] et où Nkurunziza esquive toutes les questions sur ses intentions. Ira-ti, ira-ti pas ? Il termine son second mandat, la constitution dit clairement que le mandat présidentiel est renouvelable une fois [1], donc la question ne devrait même pas se poser : le président devrait s’en tenir au texte dont il est le garant et annoncer qu’il va bientôt transmettre le témoin à son successeur, de façon démocratique, pour la première fois depuis l’indépendance. Mais non, il oublie la constitution, il ignore les accords d’Arusha qui ont mis fin à la guerre et qui prévoyaient explicitement que « nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels », il joue les innocents, il laisse dire qu’il a droit, lui, à un troisième mandat dans la mesure où il a été élu en 2005 au suffrage universel indirect par le parlement ! Comme si cette exception constitutionnelle, prévue dans les accords, portait sur le nombre de mandats et non sur le mode d’élection, alors qu’elle visait simplement à assurer une transition plus douce vers la démocratie élective.

Bref, à l’heure où ces lignes sont écrites, les électeurs restent dans l’incertitude. Certains pensent que le président sortant prépare sa succession, d’autres sa réélection. Dans le premier cas, toutes les ambitions vont se déchaîner, y compris au sein du parti dominant, le CNDD-FDD [2], qui tient tous les leviers du pouvoir depuis 9 ans. Dans le second cas, la crise sera terrible. Dans les deux cas, le pays va trembler. Car ce qui est en jeu, profondément, c’est la démocratie elle-même. Tout est encore extrêmement fragile dans ce pays convalescent où la guerre civile a fait des ravages terribles et dont personne n’est sorti indemne. Les blessures sont enfouies, mal cicatrisées. La preuve : il aura fallu attendre 14 ans pour que la CVR [3] prévue dans les accords d’Arusha soit enfin constituée, investie d’un devoir de mémoire trop tardif pour être vraiment salutaire.

Donc la démocratie : un grand mot qui fait parfois sourire, mais dont le sens là-bas vous saute à la figure. Il n’y a pas d’État démocratique burundais, il lui manque les bases les plus élémentaires : un minimum de justice, d’emplois, de sécurité sociale et alimentaire ; des services publics qui fonctionnent, en qui les citoyens aient un minimum de confiance. Or, au Burundi, la confiance n’existe pas, seule la méfiance règne, et la pauvreté. En kirundi, le mot « Leta » désigne indifféremment l’État et le pouvoir en place. Chaque citoyen est convaincu que le président, le gouvernement et le parti dominant n’exercent le pouvoir que pour en tirer tous les profits, sans oublier l’obscur SNR [4], État dans Leta, qui échappe à tout contrôle démocratique. La politique burundaise est unanimement perçue comme le moyen le plus facile de s’enrichir, ce qui explique l’extrême violence des tensions sociopolitiques, les assassinats et parfois même les massacres qui restent une méthode assez courante de « gouvernance », comme on dit là-bas.

Oppositions

Face au Pouvoir (avec un P majuscule pour plus de clarté), on distingue trois oppositions, sociétale, médiatique et politique. La première est représentée par ce qu’on appelle la « société civile » : une formule consacrée pour désigner une infinité d’associations dont l’utilité réelle est peu perceptible, voire inexistante. Il n’y a pas au Burundi de boutiques de droit, d’écoles des devoirs, de maisons médicales, de restos du coeur, en somme pas de tissu associatif. La * ASBL Kintambo société civile a surtout un rôle tribunitien. Deux organisations en émergent, par leur action et leur audience : l’Aprodh [5] qui lutte pour les droits des prisonniers et l’Olucome [6] qui lutte contre la corruption. Leurs leaders [7] ont des problèmes incessants avec la « justice » et doivent sans doute la vie à leur immense notoriété. Mais donc en résumé la société civile est un phénomène essentiellement citadin, sa force est protestataire, ses quelques ténors sont les opposants les plus éloquents du régime.

La sphère médiatique est en rapport étroit avec la société civile. L’une ne va pas sans l’autre. Plusieurs radios, un hebdomadaire et une télévision offrent une tribune permanente à ces fameux ténors qui remplissent les journaux de leurs déclarations sans être jamais contredits. La radio reste le média ultradominant au Burundi et le public est ravi d’entendre ces stations privées qui défient le Pouvoir, qui prétendent servir la vérité et qui, de fait, font vivre la liberté d’expression. Mais il leur arrive, surtout en période de crise comme actuellement, d’oublier que leur métier a ses règles et qu’il ne faut pas confondre journalisme et militantisme. Dans ce cas, toute erreur professionnelle peut être fatale, elle risque au moins de déforcer les journalistes face aux intimidations.

Triste bilan…

Et l’opposition politique ? Quelle est-elle, où est elle, que fait-elle ? Ces questions sont graves à trois mois des scrutins. Premier problème : le système burundais veut que tout parti ayant quelques élus participe au gouvernement ; il n’y a donc pas vraiment d’opposition parlementaire, toutes les crises politiques depuis 2005 ont opposé des courants au sein du parti majoritaire et toutes ont été réglées de manière brutale. Second problème : les partis déçus du premier scrutin de 2010 ont boycotté les élections suivantes et déserté le terrain institutionnel. Leur implantation dans la société est faible, quasi nulle pour certains. Eux aussi ne doivent leur audience qu’aux radios libres, mais ils usent beaucoup moins que la société civile de la complaisance de ces radios. Leur attitude en cette année électorale est illisible : aucun leader ne s’impose, aucune figure ne parvient à incarner le changement, les alliances sont confuses, les programmes inexistants. Leur seul point commun est la contestation de l’enrôlement des électeurs, qualifié de « fraude massive » contre toute évidence. Tout se passe comme si cette « opposition » ne voulait pas aller aux élections, comme si elle préférait garder son statut victimaire plutôt que risquer une nouvelle défaite.

Car un sondage [8] vient de paraître à Bujumbura, pour aussitôt disparaître tant ses résultats embarrassent chacun. Le Pouvoir parce qu’il doit constater que 62% des Burundais ne veulent pas d’une 3e candidature du président sortant [82% dans les villes, 59% dans les campagnes]. L’opposition politique parce que les intentions de vote sont largement favorables au CNDD-FDD, qui pourrait donc rempiler pour 5 ans, quel que soit son candidat à la présidence… Des chiffres implacables qui plaident moins en faveur du Pouvoir, au triste bilan, qu’en défaveur de son opposition fantôme. Restent 30% d’indécis, mais qui ira chercher leurs voix ?

[1] Article 96.

[2] Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie. Cette appellation date de la guerre.

[3] Commission Vérité et Réconciliation. Constituée le 4 décembre 2014 sur le modèle sud-africain, son mandat est de 4 ans, son rôle est d’enquêter sur les crimes politiques et contre l’humanité commis de 1962 à 2008 mais pas de les instruire.

[4] Service national de renseignement.

[5] Association pour la protection des droits humains et des personnes détenues.

[6] Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques.

[7] Pierre-Claver Mbonimpa, président de l’Aprodh, et Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome.

[8] Sondage publié le 30 janvier 2015, enquête menée en septembre et octobre 2014 par le Gradis (Groupe de recherche et d’appui au développement des initiatives démocratiques) en partenariat avec Afrobaromètre.