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Enseigner la citoyenneté ?

Caroline SÄGESSER
Caroline Sägesser est docteure en Histoire de l’Université Libre de Bruxelles (2013). Elle a été chargée de recherches au Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP) de 1998 à 2009, où (...)

Depuis les attentats de Paris, l’introduction d’un cours de citoyenneté dans nos écoles est intensément débattue. Pourtant, cette idée n’est pas neuve…

En effet, l’accord de gouvernement en Communauté française prévoit déjà l’introduction d’une heure par semaine d’éducation à la citoyenneté en lieu et place de l’enseignement de la religion et de la morale. Cet accord est lui-même l’aboutissement d’un débat, vieux de plusieurs années, autour de la réforme des cours dits philosophiques et du Pacte scolaire, et qui avait connu un coup d’accélérateur en fin de législature avec l’organisation d’auditions au Parlement de la Communauté française.

Mais, la dramatique actualité de ce début d’année a mis en lumière une réforme que certains ont soudain parée d’une nouvelle vertu, celle d’empêcher la radicalisation des jeunes musulmans et même de prévenir le terrorisme… Là n’est évidemment pas la question : l’école n’est pas le lieu de la radicalisation violente. En revanche, et l’actualité récente à Bruxelles l’a également mis en lumière, l’école est le cadre du développement d’antagonismes entre jeunes issus de différentes communautés ; des jeunes dont on sait qu’ils professent fréquemment des opinions antisémites, islamophobes ou homophobes. L’objectif de l’introduction d’un cours de citoyenneté est d’améliorer immédiatement le vivre-ensemble dans le cadre scolaire et de préparer les adultes de demain à s’insérer harmonieusement dans notre société multiculturelle et multicultuelle.

Il ne peut donc en aucun cas s’agir d’un enseignement autoritaire de valeurs sociétales, d’un catéchisme laïque, comme on peut le voir se dessiner en France, où la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem prévoit d’enseigner les valeurs de la République, et de comprendre et célébrer les rites républicains et les symboles de la République, à savoir l’hymne national, le drapeau et la devise… L’accord de gouvernement de la Communauté française précise que le cours inclura : « un apprentissage des valeurs démocratiques, des valeurs des droits de l’Homme, des valeurs du vivre ensemble et une approche historique des philosophies des religions et de la pensée laïque ». Tout dépendra de la façon dont cet apprentissage sera conçu. Le nouveau cours doit s’inscrire dans la mission de socialisation et d’émancipation de l’école, qui est un lieu d’enseignement mais aussi d’éducation. À côté de la transmission d’un savoir, ce nouveau cours doit être avant tout un espace de dialogue privilégié entre enfants et jeunes issus de milieux différents, afin qu’ensemble ils découvrent et élaborent ce socle de valeurs communes. On sera naturellement d’accord avec Jacques Liesenborghs [1]. pour estimer que la citoyenneté, ça se vit au quotidien, et que « tout enseignant devrait avoir pour mission de s’en préoccuper et de faire découvrir la dimension citoyenne de la plupart des sujets abordés en classe ». Néanmoins, il me semble que l’apprentissage de la vie en collectivité, de la définition des règles qui régissent la vie du groupe et de la soumission à ces règles justifie bien qu’un temps particulier soit réservé à la constitution de cette dynamique.

Par ailleurs, ce serait une erreur d’évacuer la dimension religieuse du vivre-ensemble. Tout nous montre aujourd’hui combien cette question est centrale. Il n’est plus justifiable aujourd’hui que l’école se contente de prolonger l’éducation religieuse et convictionnelle reçue à la maison. Sa mission d’émancipation est précisément d’ouvrir les enfants et les jeunes à la découverte des convictions des autres, ce qu’elle ne peut en aucun cas espérer faire quand elle persiste à séparer les enfants de religions différentes (dans le réseau officiel) ou à enseigner à tous les enfants la seule religion catholique (dans la plupart des établissements du réseau libre confessionnel)… En 2005, l’Assemblée du Conseil de l’Europe a recommandé aux États membres de veiller à l’enseignement du fait religieux dans leurs écoles : « l’enseignement du fait religieux doit consister à faire découvrir aux élèves les religions qui se pratiquent dans leur pays et celles de leurs voisins, à leur faire voir que chacun a le même droit de croire que sa religion “est la vraie” et que le fait que d’autres ont une religion différente, ou n’ont pas de religion, ne les rend pas différents en tant qu’êtres humains ».

Insuffisant !

À cet égard, le projet actuel en Communauté française paraît insuffisant. Une heure par semaine ne permettra guère d’enseigner les grandes traditions philosophiques, l’histoire des religions et le fait religieux contemporain, tout en suscitant l’acquisition d’un mode de pensée critique, la définition et l’acceptation d’un socle de valeurs communes, le développement d’une empathie vis-à-vis de chacun quelles que soient ses origines et ses convictions… Et ce, même s’il apparaît que le cabinet Milquet penche plutôt sur un fractionnement de l’année scolaire en deux périodes, l’une consacrée à la citoyenneté à raison de deux heures/semaine, et l’autre rendue à la religion/ morale. La proposition de création d’un nouveau cours à raison de deux heures/semaine, les cours de religion et de morale actuels devenant facultatifs, est à cet égard plus raisonnable et a en outre le mérite de restaurer le droit à la vie privée des familles qui ne seront plus sommées de déclarer un choix convictionnel à l’inscription de leurs enfants à l’école…

Et le réseau libre ?

L’autre problème de la réforme actuellement projetée est qu’elle ne concerne que les établissements du réseau officiel, c’est-à-dire moins de la moitié des effectifs scolaires… Selon Étienne Michel, le directeur du Segec [2], il n’y pas de problème dans le réseau libre : aucune séparation, tous les élèves sont astreints à suivre le même cours, le cours de religion catholique. Un cours qui a, certes, évolué, et ne présente plus la catéchèse du passé. On y évoque aussi d’autres traditions religieuses et philosophiques. Néanmoins, les mots ont un sens : astreindre des élèves musulmans, athées ou autres à suivre un cours de religion catholique ne sera jamais une démarche propice à l’harmonie d’un vivre-ensemble où chacun puisse se sentir reconnu dans son identité propre. Que cela plaise ou non, l’enseignement privé subventionné, ultra majoritairement confessionnel catholique, est devenu un service public fonctionnel. Comme tel, il doit accueillir tous les élèves dans le respect de leur identité. Un cours d’éducation aux valeurs ou à la citoyenneté, qui aborde toutes les traditions philosophiques et religieuses sans parti pris engagé, y a toute sa place, et son organisation devrait faire partie des conditions de subventionnement. Libre à chaque établissement de continuer à proposer un cours confessionnel aux enfants et aux parents qui le souhaitent.

Notons également qu’à côté des écoles libres catholiques, il existe quelques écoles juives, musulmanes et protestantes, dont le public est beaucoup plus homogène que celui des écoles catholiques. Dans ces écoles également, il est impératif d’introduire la diversité convictionnelle sous forme d’un enseignement du fait religieux et convictionnel dans sa variété. Longtemps, les laïques ont rêvé d’une école publique à la française, où l’enseignement de la religion n’aurait plus droit de cité… Les catholiques soucieux de catéchisme enverraient leur progéniture chez les jésuites et tous les autres, dans un joyeux melting-pot, fréquenteraient l’école publique où ils n’entendraient d’autre évangile que celui des droits fondamentaux de la personne humaine… Ce rêve n’est jamais devenu réalité. Aucun gouvernement national ou, après 89, communautaire n’a osé remettre en cause le Pacte scolaire, dont la logique structurante – permettre à chaque enfant d’être éduqué selon les convictions de ses parents – est devenue obsolète.

Aujourd’hui, le changement est peut-être à notre portée. Dans les organisations laïques – au moins du côté francophone –, on a très largement dépassé l’idée du cantonnement de la religion à la vie privée, ayant pris conscience de son impact sur les comportements. Oui, la place des religions est également à l’école : pour que chaque élève puisse acquérir une connaissance de la religion de l’autre, un sens critique vis-à-vis de la sienne et un respect égal pour celui dont il partage la religion, celui qui en a une autre ou celui qui n’en a aucune. En revanche, de l’autre côté, on s’arc-boute encore au mythe de l’école catholique, sur laquelle la sécularisation et la diversification du public apportée par l’immigration n’auraient qu’un effet marginal. Il faudra encore beaucoup de bonne volonté pour dépasser une opposition héritée des antagonismes d’autrefois.

Et, bien sûr, il ne faudra pas s’arrêter là. Si l’école a un rôle essentiel pour éduquer à la citoyenneté, un cours spécifique n’y suffira pas. Et, surtout, il sera impuissant à résoudre les problèmes de l’enseignement d’aujourd’hui, en particulier le taux élevé d’échecs et les inégalités entre établissements et donc entre élèves. Si remédier à ces problèmes demande des moyens financiers importants, il est d’autres axes sur lesquels on pourrait agir sans bourse délier, et qui participeraient également à la construction d’une citoyenneté plus harmonieuse : l’ouverture du calendrier scolaire à la diversité convictionnelle et la réforme des programmes d’histoire, de français, de langues, encore beaucoup trop centrés sur la culture européenne, devraient être mises en œuvre.

L’école doit offrir un espace propice à l’instruction et à l’épanouissement de tous les élèves qui lui sont confiés. Elle doit offrir non un enseignement de la citoyenneté, mais le cadre de son apprentissage.

Mots Clés : Enseignement

[1] Voir sur son blog « La faute à l’école ? », sur le site de Politique

[2] Secrétariat général de l’enseignement catholique.