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LE POINT

Grèce : de l’enchantement au chantage

Hugues LE PAIGE

La victoire de Syriza a d’abord été un enchantement ! Un de ces rares moments où des urnes sort un réel espoir de changement, quand les discours lénifiants (« sans nous ce sera pire ») ou menaçants (« avec eux, ce sera la catastrophe  ») sont battus en brèche par une volonté populaire clairement exprimée. Pour la première fois depuis des décennies, la victoire de Syriza marquait un coup d’arrêt à l’interminable avancée triomphale du libéralisme sur nos politiques européennes et à la mainmise glaciale du capitalisme financier sur nos vies. Ne boudons pas ce plaisir même si est déjà venu le temps des « mais » et des « si »…

Pour la première fois depuis des décennies, la victoire de Syriza marquait un coup d’arrêt à l’interminable avancée triomphale du libéralisme sur nos politiques européennes et à la mainmise glaciale du capitalisme financier sur nos vies.

Ne le boudons pas mais ne le surestimons pas. Notre désir de changement ne doit pas masquer le terrible rapport de force à l’oeuvre. Sans attendre, le rouleau compresseur européen s’est mis en route. Alors qu’aux dires mêmes de Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, peu suspect de laxisme budgétaire, le « problème essentiel de la Grèce n’est pas la dette » [1] mais son système fiscal à la fois injuste et inefficace, les dirigeants européens ont maintenu leurs exigences budgétaires aveugles dans le but évident de neutraliser l’alternative Syriza et d’éviter toute contagion. À l’heure où sont écrites ces lignes, le gouvernement Tsipras a été forcé de reculer et d’admettre une nouvelle demande d’aide accompagnée de « réformes » à préciser. Jusqu’où iront les concessions grecques et quelles réactions provoqueront- elles dans le pays ? Impossible d’en préjuger. La presse bien-pensante se réjouit déjà de la « capitulation » [2] de la Grèce ou de ce que « les Européens ont réussi à faire entendre raison à Athènes » [3]. Ces commentaires sont significatifs : ils témoignent à la fois du rapport de force existant et de la véritable guerre politique et idéologique menée contre toute alternative aux politiques d’austérité. Le fait est là : la Grèce n’a pas d’alliés dans cette Europe marquée aux fers du libéralisme.

Plus que jamais, la gauche qui exprime sa solidarité à Syriza doit s’interroger sur la manière de construire l’alternative. Une victoire de Podemos aux élections législatives espagnoles de fin d’année permettrait de desserrer l’étreinte. Devenu le premier parti espagnol dans les intentions de vote, le tout jeune parti de Pablo Iglesias peut confirmer les sondages. Une victoire de Podemos et la poursuite de l’action entamée par Syriza sont la double condition d’une modification du rapport de force en Europe.

Comment définir ces nouveaux acteurs politiques du changement et en quoi nous « parlent-ils » ici en Belgique ? Malgré leurs différences, Syriza et Podemos s’inscrivent dans une même dynamique « mouvementiste  », anti-austérité, luttant contre la corruption et l’évasion fiscale et voulant réinventer une société démocratique confisquée par les appareils politiques traditionnels, de gauche comme de droite. Rassemblant des couches populaires et des classes moyennes précarisées par les politiques austéritaires, ils sont résolument à gauche mais leur programme (largement keynésien) appartient à une tradition réformiste telle qu’elle pouvait exister, il y a quelques années, dans les partis socialistes qui n’avaient pas encore succombé au libéral- socialisme. Chez nous, le contexte est encore bien différent, même si apparaissent les prémisses d’une contestation de l’austérité qui dépassent les frontières habituelles du radicalisme politique. La naissance de mouvements comme « Hart boven Hard » ou « Tout Autre Chose » en est peut-être le signe encore fragile mais avant-coureur. L’intérêt méfiant ou récupérateur que leur portent, dès à présent, les partis traditionnels témoigne d’une potentialité à confirmer.

Il ne faut pas s’y tromper  : l’avenir démocratique de l’Europe pourrait bien dépendre de la construction d’une gauche alternative et anti-austérité. Faute de quoi la voie sera encore plus ouverte aux nationalistes populistes et d’extrême droite qui, seuls, capteraient la colère et le désespoir des peuples.

23.02.2015

[1] Le Soir, 11.02.2015.

[2] Le Soir, 21 et 22.02.2015.

[3] Le Monde, 22 et 23.02.2015