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Le décor(um) de l’info est un langage

Hugues LE PAIGE

Dans la vie de tout un chacun, le décor a un sens. Il indique une représentation de soi et de son monde. Le choix des couleurs, des matériaux, du mobilier, de l’organisation de l’espace indique, d’une certaine manière, comment nous voyons la vie et quelle place nous voulons – ou nous pouvons – occuper dans la société. Il en est du décor de notre quotidien comme de la manière de s’habiller. Cela « dit » quelque chose de nous. Cela ne suffit pas à nous saisir, cela peut aider à nous comprendre.

Ce qui est vrai pour l’individu, l’est encore davantage pour un moyen de communication comme la télévision et, en particulier, pour l’information à la télévision. Récemment, on a fait grand cas du changement de décor du JT de RTL-TVI mais la chose est vraie aussi pour le service public qui, en cette matière comme en bien d’autres, ne se distingue plus de la télévision commerciale. Désormais, sous toutes les latitudes et en toutes langues, les discours des responsables de l’information sont interchangeables. Bien entendu, et très normalement, l’évolution des décors de l’info suit celle de la technologie. En quelques décennies, on est passé du rustique bureau en bois, généralement surmonté d’un logo, d’une horloge et d’une carte géographique à un plateau mondialisé dont la conformation incurvée et « grand-angle » veut traduire une vision dominante de l’information et dont les ressorts technologiques sont autant de jouets digitaux qui ne peuvent pas ne pas imposer un langage. De plus en plus, au fil du temps, la « grand-messe » du JT a voulu se construire des cathédrales cathodiques, d’abord, numériques ensuite, à la mesure de sa prétention à être le plus puissant des instruments de la représentation du monde d’ici et d’ailleurs. De plus en plus, le plateau du JT s’est construit à l’aune d’une scène de spectacle où l’officiant – désormais assis ou debout [1] – monologue face à la masse des téléspectateurs inconnus. Et ce decor(um) contribue à la « spectacularisation » de l’information, son mal le plus contagieux. Un indéboulonnable présentateur du JT de la RTBF vantait d’ailleurs, avec un brin de fausse naïveté, les mérites de la « pédagogie des enjeux par le spectacle » [2].

Le décor du plateau concourt, par sa volonté de puissance, à cautionner la démesure de l’information, que ce soit dans la répétition à l’infini d’images les plus spectaculaires ou dans la torsion sans limites de la hiérarchie des « nouvelles ». On a vu ainsi la télévision se noyer dans le deuil irrépressible d’une ancienne reine dont la disparition laissait la plupart de ses concitoyens dans une indifférence polie. On a vu aussi l’accès d’indignation d’une syndicaliste face à une commerçante qui refusait de fermer boutique lors de la grève générale, traité comme l’assaut terroriste d’une bande de talibans. Le décor ne suffit pas à expliquer la création de toute pièce d’un deuil imaginaire décidé par les gardiens de l’information. Pas plus qu’il ne justifie la place démesurée accordée à un banal incident lors d’un conflit social. Mais le décor de l’information, comme celui de la justice, est conçu pour imposer l’autorité de ceux qui la disent. En ce sens, il est instrument de puissance. Et d’ailleurs, le responsable de l’information de RTL disait clairement lors de l’inauguration de son nouveau décor que celui-ci « doit refléter au maximum notre identité et notre projet éditorial au quotidien » [3]. En quelque sorte, l’image qu’impose le decor(um) de l’information est structurée comme un langage.

[1] Comme pour singer l’Homo erectus, le présentateur se lève désormais de son siège. Pour expliquer l’« innovation », le directeur de l’information de la RTBF expliquait que « Debout, nous montrons notre envie d’aller vers le téléspectateur »… Télépro, 16.09.2014

[2] La Dernière Heure, 21.03.2011.

[3] Le Soir et La Dernière Heure du 8.12.2012.