Démocratie

Les visages du syndicat

Jérôme JAMIN
Université de Liège

La foule fait peur parce qu’elle semble à la fois livrée à elle-même mais en même temps capable à tout moment de se retourner comme un seul homme contre quelque chose : un ennemi, une star, un homme politique, un bouc émissaire, les étrangers ou encore un pauvre type dont un geste malheureux serait immortalisé dans une vidéo sur Internet. Elle fait peur parce qu’à première vue, elle est désorganisée, sans capacité d’action collective, elle est une juxtaposition d’individus qui ne se connaissent pas et qui ne comptent pas se connaître, qui n’ont pas la même opinion et qui ne s’attendaient même pas à être ensemble à un moment donné quelque part, dans une foule. Mais en même temps, et c’est bien cela qui fait peur, il ne faut pas beaucoup pour que la foule se transforme en quelque chose de beaucoup plus effrayant, une masse de gens en colère, une foule irrationnelle qui crie vengeance, bref, des gens qui semblent, l’espace d’un moment, prêts à tout pour assouvir quelque chose, un manque, un besoin, une envie. Les autorités détestent la foule lorsqu’elle est irrationnelle. Elles lui reprochent son ambiguïté : grande fragilité, mais possibilité de retournement à tout moment en une force irrépressible.

À l’opposé de la foule irrationnelle, il y a le collectif organisé. C’est-à-dire une volonté de diminuer au maximum la part d’irrationalité dans le groupe en organisant la parole et l’action. Le collectif organisé exclut l’anonymat permis par la foule : il faut assumer son identité et être prêt à en payer les conséquences si on ne respecte pas les règles communes. Il exclut aussi la parole libre en dehors des dispositifs autorisés pour s’exprimer : pas question d’interrompre son voisin ou de lui casser la figure pour prendre la parole, chacun doit pouvoir s’exprimer et un processus doit permettre de formuler une position collective et majoritaire, même s’il faut parfois formuler également des positions minoritaires. Le collectif n’a pas l’ambiguïté de la foule, il est rassurant parce qu’il propose un projet, une action et un visage. En cas de problème, on sait que son message a la légitimité que sa structure interne lui offre, on sait à qui il faut s’adresser pour négocier, on sait aussi ce qu’il demande et ce qu’il est prêt à négocier.

Même si elles s’en cachent, les autorités préfèrent de loin un collectif organisé (comme les syndicats) à une foule irrationnelle. Cependant, leur image négative proposée dans la presse ces dernières semaines est quand même une conséquence de tout ce qui précède. Les médias sont de plus en plus habitués à vivre avec des foules irrationnelles, ils sont tout le temps dans le sondage, l’enquête d’opinion et l’audimat – c’est-à-dire la mesure d’une foule irrationnelle particulièrement non organisée –, et ils se croient obligés de les flatter pour les attirer. En fin de compte, parfois à contrecœur, ils finissent par se méfier des collectifs organisés. Les foules irrationnelles sont associées au peuple, les seconds à des intérêts égoïstes ou privés.

L’opinion publique est une construction, une fausse opinion attribuée à un collectif qui n’est pas organisé et qui n’est donc pas un collectif, le syndicat représente une opinion forte et structurée issue d’un collectif très organisé. On pourrait certes conserver ce raisonnement et l’appliquer à une multinationale de l’armement (un collectif également organisé) et considérer qu’il est tout aussi valable ! Mais le syndicat s’occupe du travail, et donc des gens, de leur vie et de leur santé.

C’est très différent !