Café Carabosse

Toilettes intelligentes

Irène KAUFER

‘‘Une start-up wallonne, des produits high technology, des jobs non délocalisables... bref, c’est vraiment un honneur pour nous de recevoir la CEO d’ITC, Intelligent Toilets Corporation S.A.. Entreprise familiale au départ, vous venez de conclure un accord historique avec le gouvernement belge, grâce à un système révolutionnaire que vous allez nous détailler ce soir. D’abord, d’où vous est venue l’idée ?

- Au départ, c’est vrai, les voisins se moquaient de nous : des toilettes intelligentes, mais pour quoi faire ? Nous pensions à une utilisation médicale : une analyse immédiate des urines permettrait de déceler toute anomalie avant même que la personne malade ressente la moindre douleur. Une véritable avancée pour la prévention, malheureusement pas très rentable. Les gens ne comprenaient pas l’intérêt d’installer ce système ou le trouvaient trop cher. Et pas de certificats jaunes pour les aider.

- Et voilà qu’aujourd’hui, vous préparez votre entrée en Bourse... Qu’est-ce qui a changé ?

- Un nouveau gouvernement ! Nous avons entendu parler du projet de Michel De Wever 1er de vérifier la situation des chômeurs en traquant leurs compteurs de gaz et d’eau. Bel objectif, mais méthode moyenâgeuse ! On avait bien mieux à proposer. Vous imaginez tous ces contrôleurs d’eau et de gaz, tous ces chiffres à rapprocher, sans même parler des crises de conscience ? Grâce à notre produit, tout cela peut être évité : car qu’est-ce qui peut mieux mesurer le nombre de personnes habitant un même appartement que l’usage des toilettes ? Difficile de tricher, hein.

- Mais l’usage des toilettes n’est-il pas aussi influencé par des habitudes culturelles, l’âge, le sexe, d’éventuelles maladies ?

- Nous avons pensé à tout cela ! Notre produit ne se contente pas de calculer la fréquence des visites ou les quantités émises, il permet aussi une rapide analyse d’ADN qui donne une indication sur le nombre d’utilisateurs réguliers. Car il faut éliminer les visiteurs occasionnels, à supposer que les allocataires reçoivent des visites... Le tout dans le respect absolu de la vie privée, bien entendu. Mieux encore, notre système signale automatiquement toute anomalie, comme une augmentation soudaine d’utilisation qui peut correspondre à une mise en couple.

- ... Ou à une maladie ?

- Nos analyses la détectent immédiatement et en cas de doute, nos conclusions peuvent être contestées par un certificat médical. Mais, entre nous, l’allocataire qui peut encore se payer une visite chez le médecin, c’est déjà un indice de fraude...

- Ne risque-t-on pas tout de même de vous reprocher de ne viser que les plus pauvres ?

- Pas du tout ! Le même dispositif peut être installé dans les paradis fiscaux, histoire de vérifier si les sièges sociaux existent vraiment ou s’il s’agit de simples boîtes aux lettres destinées à éluder l’impôt. Il suffit qu’un gouvernement nous contacte.

- Eh bien, voilà qui va faire du bien à notre économie, sans compter les rentrées fiscales...

- Euh... il faut quand même vous dire qu’ITC est une entreprise de droit luxembourgeois, notre logo est un cowboy nommé Lucky Leaks. Mais attention ! La Belgique y gagnera quand même. D’abord par une traque impitoyable de la fraude et, ensuite, par la création de milliers d’emplois dans la plomberie, puisque les toilettes de tous les allocataires devront être remplacées. À leurs frais, bien entendu... Et avec la politique de ce gouvernement, le marché semble plus que prometteur !