Le dictionnaire du prêt-à-penser

“Saut d’index”

Mateo ALALUF
Sociologue

Selon le credo néolibéral, les salaires seraient l’ennemi de la compétitivité et de l’emploi. Comme la négociation salariale est bloquée, les augmentations de salaire sont réduites à l’indexation. C’est pourquoi, depuis des lustres, le patronat, relayé par la Commission européenne et l’OCDE, exige la suppression de l’indexation des salaires.

Le ciel s’était éclairci pour les patrons lorsque le gouvernement Michel a fait du saut d’index et de l’augmentation de l’âge de la retraite les marqueurs de sa politique. Le patronat s’est immédiatement rangé à ses côtés. La situation est si grave, proclamait-on, qu’il n’y a plus place au compromis.

Pourtant, après une manifestation d’une exceptionnelle ampleur contre les mesures d’austérité, en pleine période de grèves générales, l’euphorie patronale a commencé à céder la place au désenchantement. Certes, pour Peter Timmermans, administrateur-délégué de la FEB, le credo n’a pas changé : il faut appliquer l’accord de gouvernement, rien que l’accord de gouvernement, tout l’accord de gouvernement. La résolution paraît cependant fléchir lorsque certains patrons « regrettent le chaos actuel ». Interrogés par Le Soir [1], ils l’imputent aux « erreurs stratégiques » du gouvernement et au « blocage social » qui en résulte. Plus étonnant encore, le saut d’index supposé sauver la compétitivité n’aurait qu’un effet négligeable sur les salaires et ne serait même plus souhaité. Pour Christiane Franck, directrice générale de Vivaqua, augmenter l’âge de la pension, autre mesure phare du gouvernement, serait « contre-productif ». « À 55 ans, explique-t-elle, nos ouvriers sont usés jusqu’à l’os ». Bernard Delvaux, patron de la Sonaca renchérit : « Aucune mesure présentée aujourd’hui ne va véritablement relancer les décisions d’investissement en termes d’emploi. Je pense même, ajoute-t-il, que l’emploi dans les industries va continuer à diminuer ».

Bruno Venouzi, patron de Lampiris, ne voit d’ailleurs rien de neuf dans le saut d’index. Le gouvernement Di Rupo, explique-t-il, avait déjà procédé à un « saut d’index déguisé » en procédant au gel du prix de l’énergie et à une baisse de la TVA. Jean-François Héris, patron des patrons wallons, poursuit : « Johan Vande Lanotte était plus malin que le gouvernement actuel pour le faire ». Pourtant, lors de la formation du gouvernement, tout le patronat chantait victoire à la suite de Bart De Wever et vouait Elio Di Rupo et son gouvernement aux gémonies. À son tour, Philippe Metz, CEO d’Intys, n’attend rien du gouvernement Michel. Il ajoute : « J’embauche si j’ai des clients, si je décroche des marchés ». Or, pour avoir des marchés, comme le soulignent les patrons du secteur de la construction, il faut des investissements publics. L’indexation des salaires n’avait-elle pas été bénéfique en nous permettant de traverser la crise financière en limitant la casse ? Bernard Delvaux va plus loin encore : il se rallie à la thèse de la FGTB qui préconise de globaliser les revenus du travail et du capital et préconise un « tax-shift ». Il faut vite négocier avec les syndicats, conclut-il, « car nous ne devons pas attendre de solution du politique ».

Ce n’est donc pas l’indexation des salaires qui menace la compétitivité. Par contre, la démocratie, réduite en Europe à la seule capacité de changer ses gouvernants pour autant qu’ils appliquent tous les politiques d’austérité prescrites dans les traités, conduit au chaos les sociétés. Les mouvements de résistance à ces politiques sont les seuls qui permettent d’entrevoir de tout autres perspectives.

[1] Le Soir, 5/12 et 6-7/12/2014.