LE POINT

Concertation, le retour

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

L’automne fut chaud. Plus qu’aucune saison depuis 25 ans. Il y avait de quoi, avec les décisions à forte charge symbolique prises par les nouvelles majorités mises en place au fédéral et en Flandre : saut d’index, report à 67 ans de l’âge de la retraite, coupes sombres dans les budgets culturels. En comparaison avec les gouvernements à participation socialiste de la précédente législature, le langage a bien changé : auparavant, les mesures antisociales étaient minimisées ou justifiées par l’obligation du compromis, aujourd’hui, elles sont assumées fièrement au nom de la nécessaire rupture avec la gabegie passée.

La concertation qui reprend offre un répit bienvenu. Elle permettra de vérifier l’impact des mouvements sociaux de l’automne, ainsi que l’esprit de suite de ceux et celles qui les ont porté. Un répit. Pas une fin.

Si l’automne fut chaud, c’est aussi pour une autre raison : le parti socialiste s’est engagé avec virulence dans l’opposition au gouvernement fédéral, libérant ainsi toutes les énergies sur lesquelles il avait prise. Cette virulence ne vaut pas quitus. Voici ce qu’écrit lucidement à ce propos un vieux socialiste fidèle à son parti : « Il s’agit bien de la même politique dans son inspiration “européenne”, mais avec une différence de degré. Le PS et toute la social-démocratie dans l’Union ont témoigné à suffisance, dans un passé récent, de leur soumission face au diktat budgétaire incarné par Merkel et sa Commission. [1] » Cette opposition socialiste quelque peu surjouée a permis aussi de détourner l’attention d’une austérité wallonne qui, de façon très classique, concentre les mesures les plus dures en début de législature, comme l’annonce du non-remplacement de quatre fonctionnaires sur cinq qui partent à la retraite. Mais, en même temps, elle élargit le front de la résistance sociale à de très nombreux militants socialistes qui n’en pouvaient plus de devoir avaler les pilules de l’« austérité » sous l’étiquette de la « rigueur ».

L’hiver venu, on change de séquence. La première phase du plan d’action s’est achevée le 15 décembre. Il est temps d’engranger des possibles résultats autour d’une table de négociation. La concertation va donc reprendre. Et celle-ci est plus aléatoire que jamais, puisqu’entre les représentants des travailleurs et ceux des entreprises, le gouvernement fédéral n’est pas un tiers neutre.

Elle va reprendre, mais il ne faudra pas en attendre monts et merveilles. Car la concertation n’est pas une affaire de bonnes manières. Elle n’est, en inversant les termes de la célèbre proposition de Clausewitz, « que la continuation de la guerre [des luttes sociales] par d’autres moyens ». On l’avait presque oublié, après quelques décennies de concertation heureuse. Instituée à la Libération, celle-ci a connu des heures de gloire sur fond de croissance ininterrompue. Pendant trente ans, les salaires et les profits ont crû parallèlement. Mais, depuis 1974, la croissance s’est enrayée. La concertation s’est bien perpétuée dans la douleur, mais l’État social a dû s’endetter pour maintenir son niveau de prestation.

Depuis, le compromis social-démocrate a été brisé par une véritable contre-révolution libérale. L’équilibre entre les profits et les salaires a été rompu au détriment des seconds. Peut-on le rétablir ?

Certains, à gauche, misent sur la relance de la consommation individuelle par la hausse du pouvoir d’achat des ménages pour stimuler la croissance et la création d’emplois. Mais on ne reviendra plus aux Trente Glorieuses [2] et à leur compromis « winwin  » entre le capital et le travail. La voracité des détenteurs de capitaux ne le permet plus aujourd’hui. L’Europe n’est plus la locomotive économique du monde et la crise écologique est passée par là. Il faut définitivement changer d’horizon.

La concertation qui reprend offre un répit bienvenu. Elle permettra de vérifier l’impact des mouvements sociaux de l’automne, ainsi que l’esprit de suite de ceux et celles qui les ont portés. Un répit. Pas une fin.

[1] Robert Falony, sur le blog du groupe « Osons le socialisme » : http://osons.le.socialisme.over-blog.com.

[2] Trente Glorieuses : période de forte croissance économique qu’a connue la grande majorité des pays développés entre 1945 et 1974.