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Terrorisme visuel

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

En images fixes dans les journaux et sur certains écrans ou en images animées sur d’autres – télévisions ou réseaux sociaux –, la décapitation d’otages fait désormais partie de notre représentation de la barbarie du monde. Représentation d’une violence d’autant plus forte qu’elle est désormais ritualisée par ses auteurs et qu’elle s’accompagne d’une stratégie de l’humiliation symbolique. Le réel et l’imaginaire se conjuguent et se renforcent. La violence terroriste, y compris la plus sanglante, est d’abord mise en scène. Même décor – la colline de sable où est planté le drapeau du groupe « État Islamique », même bourreau (ou son clone) debout et masqué, arme à la main, la victime toujours agenouillée et revêtue de la combinaison orange. Le message de mort – le seul vrai message du terrorisme – scande désormais dans l‘horreur les sommaires des journaux télévisés. Attentats suicides des martyrs ou décapitations des otages, ce culte de la mort pour soi et contre les autres a besoin de l’image. Ni les uns ni les autres n’existent et ne remplissent leur mission sans une vidéo. Paradoxe de ces fous de Dieu quand on connaît le rapport de l’islam à l’image.

Le sang doit jaillir. D’ailleurs, les djihadistes ne décapitent pas, ils égorgent. Les rites antiques se conjuguent aux techniques de diffusion les plus modernes. La stratégie du terrorisme visuel cultive à son comble la peur et l’émotion. Et c’est sans doute dans ce champ-là que se forge la rencontre perverse avec les médias. Le couple médias-terrorisme remonte à la nuit des temps, au moins à l’invention des médias de masse à la fin du XIXe siècle. Le terrorisme a toujours considéré les médias comme une arme. Entre la bombe d’un anarchiste lancée sous le carrosse de l’Archiduc et représentée par un dessin en une de l’Illustration et les vidéos des décapitations en série, il y a une continuité même si, avec l’instantanéité et la multiplication des sources, l’échelle – et les effets – de la représentation ont changé.

La fascination/ répulsion joue toujours dans la spectacularisation de l’information qui domine désormais les médias contemporains et dont la télévision impose encore sa grammaire, malgré l’irruption d’internet. Les réserves morales et déontologiques, les restrictions ou même le refus catégorique de montrer les vidéos de la propagande islamiste provoquent des polémiques qui in fine profitent peu ou prou à cette dernière.

Le piège se referme : montrées ou seulement rapportées, les images de la mort exercent la violence psychique la plus forte qui soit. Elles entrainent avec elle des confusions et des amalgames qui menacent notre vivre-ensemble. De ce point de vue, à partir de l’image, le groupe « État Islamique » impose son langage au monde et a déjà atteint son objectif. Ce ne sont pas des interventions militaires qui permettront de modifier ce rapport de forces. En son temps, Raymond Aron disait que « le terrorisme ne veut pas que beaucoup de gens meurent, il veut que beaucoup de gens le sachent ». Depuis, beaucoup de sang a coulé sous les ponts.