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UNE OEUVRE

André Gorz : au-delà du travail

Edgar SZOC

Penseur singulier, rétif aux chapelles, aux camps et aux lignes de fracture idéologiques commodes, André Gorz a creusé tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, une oeuvre inclassable aussi ancrée dans les conflits sociaux de son temps que féconde dans sa postérité théorique.

L’analyse du travail, placée sous les figures tutélaires de Marx, Arendt et l’École de Francfort y occupe une place centrale.

Rendre justice à une œuvre aussi riche, diverse et évolutive que celle d’André Gorz en l’espace de quelques pages seulement relève de la gageure. Le choix ici posé est de se contenter d’une brève introduction à la fois biographique et thématique évoquant la diversité des centres d’intérêt et des modes d’écriture d’André Gorz, suivie par une analyse un peu plus approfondie d’une des thématiques centrales de son œuvre : la question du travail. À bien des égards, la manière dont celle-ci est appréhendée au fil des évolutions intellectuelles de l’auteur détermine et illustre ses positions plus larges. C’est en effet à partir de sa réévaluation de la question du travail et de sa centralité que l’auteur se déprend du marxisme – ou en tout cas de la figure du prolétariat comme moteur de l’histoire – pour devenir un des fondateurs – hésitants – de l’écologie politique.

Une vie dans le siècle

Né à Vienne en 1923, sous le nom de Gerhart Hirsch (que son père, juif, changera prudemment en Horst dans le contexte antisémite de l’Autriche des années 30), il est principalement connu du public sous ses deux noms de plume, celui de Michel Bosquet, pseudonyme qu’il adopte pour ses articles parus pendant trente ans dans Le Nouvel observateur – dont il est un des cofondateurs – et d’André Gorz, pour la vingtaine de livres qu’il publiera.

« Les Britanniques me considèrent comme un héritier de Sartre ; les Allemands, comme un descendant de l’École de Francfort ; en France, je passe plutôt pour un disciple d’Illich ».

Formé comme ingénieur chimiste à l’Université de Lausanne – sa mère voulant lui éviter la conscription dans l’armée allemande post-Anschluss –, il est fasciné par la phénoménologie sartrienne et déménage à Paris où, après une série de petits boulots, il entre comme journaliste à Paris-Presse puis à l’Express, qu’il quittera en 1964 pour fonder Le Nouvel observateur (avec Jacques-Laurent Bost, Jean Daniel, K.S. Karol et Serge Lafaurie).

Il y deviendra chroniqueur économique d’un type hélas disparu, mêlant indissociablement l’analyse des vicissitudes de l’actualité économique et la vulgarisation des recherches les plus pointues. Il y posera également les premiers jalons d’une œuvre unique qui échappe aux chapelles critiques des années de contestation et se singularise à la fois par son ambition et sa liberté à l’égard des dogmes du temps : dans une interview accordé au Nouvel observateur à la fin de sa vie, il aborde la question de ce « classement » et de la généalogie de ses positions. « Les Britanniques me considèrent comme un héritier de Sartre ; les Allemands, comme un descendant de l’École de Francfort [Adorno et Marcuse] ; en France, je passe plutôt pour un disciple d’Illich ».

Le travail : au cœur d’une œuvre… pour lui faire perdre sa centralité

S’il fallait distinguer plusieurs périodes dans l’analyse gorzienne du travail, la première demeure fortement empreinte d’un marxisme hétérodoxe, influencé notamment par le dialogue avec l’opéraïsme italien et son ami Bruno Trentin (secrétaire national de la Confédération générale italienne du travail – CGIL – puis secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats – CES). Au cours de cette période, qui prend fin avec Adieux au prolétariat (1980), Gorz se fait un des théoriciens les plus pointus de l’autogestion et insiste, notamment dans Le socialisme difficile sur le caractère intégrateur du travail. L’usine demeure alors pour Gorz le lieu central des luttes et sa réorganisation, l’enjeu principal de celles-ci. Mais ces luttes, il les porte sur des enjeux spécifiques, irréductibles aux enjeux purement monétaires.

Parmi les lignes de front qui traversent l’usine, Gorz accorde en effet alors une attention particulière à la question de la division du travail, qu’il considère comme un des facteurs majeurs d’aliénation. Cette division ne résulte selon lui pas tant d’une recherche d’efficacité pour elle-même que de son « efficacité dans le contexte du travail aliéné et forcé, c’est-à-dire du travail assujetti à un but qui lui est étranger » [1]. Le développement de la « technologie capitaliste  » peut à cet égard se lire comme le déploiement du « travail mort » et de la déqualification progressive des producteurs.

Le front de la technologie et de sa réappropriation est dès lors la seconde des lignes de front sur laquelle insiste Gorz, qui reprend les analyses d’Ivan Illich et se fait le chantre des technologies « conviviales » (qui ne dégradent pas l’autonomie personnelle en se rendant indispensable  ; qui ne suscitent ni esclave, ni maître ; élargissent le rayon d’action personnel). Pour le Gorz de cette période, c’est notamment en engageant le combat sur ces dimensions négligées des revendications ouvrières que l’usine peut redevenir le lieu de l’émancipation.

Mais c’est notamment sa lecture du même Ivan Illich et la reprise de ses concepts d’autonomie et d’hétéronomie qui lui fera abandonner cette conception autogestionnaire et cet horizon d’émancipation dans et par le travail, pour lui préférer celui d’émancipation du travail. C’est ce sillon qu’il creuse à partir d’Adieux au prolétariat (1980) pour faire tomber le travail de son piédestal, à la fois en termes de définition des individus par eux-mêmes et de perspectives d’émancipation : « Le travail est appelé à devenir une activité parmi d’autres, tout aussi importantes ou même plus importantes que lui. L’éthique du libre épanouissement des individualités, que Marx croyait pouvoir situer dans le prolongement d’une vie de travail de moins en moins astreignante et de plus en plus stimulante, cette éthique exige et implique aujourd’hui qu’au lieu de s’identifier à leur emploi, les individus prennent du recul, développent d’autres centres d’intérêt et d’autres activités, inscrivent leur travail rémunéré, leur métier, dans une vision multidimensionnelle de leur existence et de la société. Les activités à but économique n’ont à y être qu’une des dimensions, d’importance décroissante  » [2].

« L’éthique du libre épanouissement des individualités […] exige et implique aujourd’hui qu’au lieu de s’identifier à leur emploi, les individus prennent du recul, développent d’autres centres d’intérêt et d’autres activités. »

Observateur très attentif des mutations du capitalisme, Gorz ancre ses évolutions théoriques dans l’analyse des perspectives d’émancipation ouvertes par ces mutations, ainsi, bien sûr, que celles qu’elles ferment. D’une certaine façon, ce n’est pas tant son analyse qui se modifie que le monde sur lequel elle porte. Gardant au cœur de ses préoccupations la question de l’émancipation, il ne la voit plus, dans la société postfordiste, se poser principalement dans le rapport au travail car « la forme sous laquelle nous le connaissons pratiquons et plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme  » [3].

Cette pratique, généralisée par l’« industrialisme » est rendue obsolète par les transformations productives que constituent la poursuite des gains de productivité et la place croissante occupée par la connaissance dans les processus de production. Ceux-ci font inéluctablement baisser la quantité de travail socialement nécessaire.

Une des seules défenses que le capitalisme parvient à mettre en place pour contrer cette loi de la réduction du travail nécessaire réside dans le repoussement incessant des frontières de la marchandisation, et notamment son ouverture à la sphère domestique, qui permet de limiter artificiellement cette baisse – au prix de conséquences sociales délétères et d’une marchandisation de l’ensemble de l’existence et des rapports sociaux. Dans une société qui se refuse en effet à entériner l’inéluctabilité de cette baisse, s’installe une fragmentation hiérarchisée dans le rapport au travail et à l’emploi, entre une élite centrale protégée et des couches périphériques condamnées à être progressivement plus nombreuse et plus précarisées. Autrement dit, « le postfordisme produit son élite en produisant du chômage : celui-ci est la condition pour créer celle-là » [4]. L’analyse qu’il produit de cette tendance rappelle – ou plutôt anticipe – à bien des égards le Robert Castel des Métamorphoses de la question sociale, et d’un point de vue plus global du Polanyi de La grande transformation. Au-delà du capitalisme, c’est en effet l’utilitarisme, le productivisme et l’économicisme – que partagent les sociétés capitalistes et celles du « socialisme réellement existant » – qui sont au centre de la critique gorzienne, et c’est notamment cette critique qui fait de lui un des pionniers de l’écologie politique.

S’accrocher au travail ou au plein emploi comme moteur de l’émancipation constitue dans ce nouvel univers productif une erreur stratégique majeure, qui ne peut que renforcer cette nouvelle société de castes. La libération est ailleurs : « Il n’est donc plus question pour le travailleur ni de se libérer au sein du travail ni de se rendre maître du travail ni de conquérir le pouvoir dans le cadre de ce travail. Il n’est plus question désormais que de se libérer du travail en en refusant tout à la fois la nature, le contenu, la nécessité et les modalités » [5].

Si la revendication d’une réduction collective du temps de travail pour répondre à la baisse du temps de travail socialement nécessaire garde évidemment toute sa pertinence pour le Gorz de l’après Adieux au prolétariat, elle n’est toutefois pas suffisante, si elle s’appuie sur l’illusion d’une société du travail : « Il s’agit de cesser de faire reposer la vie sociale sur le travail (au sens d’emploi) pour favoriser l’émergence d’une société où le travail (au sens d’œuvre) sera libérateur et, du même coup, donnera sens à l’activité humaine » [6].

« Il s’agit de cesser de faire reposer la vie sociale sur le travail (au sens d’emploi) pour favoriser l’émergence d’une société où le travail (au sens d’œuvre) sera libérateur et, du même coup, donnera sens à l’activité humaine. »

Dominique Meda et Denis Clerc résument parfaitement la position ambivalente de Gorz quant à la question du travail : « Toute la complexité de la pensée gorzienne est contenue dans cette opposition : il s’agit de cesser de faire reposer la vie sociale sur le travail (au sens d’emploi) pour favoriser l’émergence d’une société où le travail (au sens d’œuvre) sera libérateur et, du même coup, donnera sens à l’activité humaine. Il nous faut, écrit Gorz, “sortir du ‘travail’ et de la ‘société de travail’ pour retrouver le goût et la possibilité du travail ‘véritable’”. Si l’on veut que le travail devienne libérateur, il est nécessaire d’en finir avec la société de travail » [7].

La « lutte écologique » comme étape

Souvent présenté comme un des pères fondateurs de l’écologie politique, Gorz a été amené à le devenir non pas par une focalisation sur les questions environnementales mais par une « obsession  » de l’émancipation et de la désaliénation. Un passage d’Écologie politique écrit voici presque quarante ans (1978) apparaît rétrospectivement prophétique à cet égard. Les impasses et insuffisances du « capitalisme vert » s’y trouvent précisément décrites, y compris dans leur évolution historique. On en viendrait presque à regretter que les différents partis verts qui se réclament de l’héritage intellectuel de Gorz semblent avoir si peu retenu les avertissements de cette figure tutélaire. Beaucoup des débats récents qui les ont traversés apparaissent en effet inutiles – ou en tout cas déjà bien balisés – à la lecture de cet avertissement  : « La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d’adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans patronaux et capitalistes pour que son acceptation par les puissances d’argent devienne une probabilité sérieuse. Alors mieux vaut, dès à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cèdera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intègrera ces contraintes comme il a intégré toutes les autres. C’est pourquoi il faut poser la question franchement : que voulons-nous  ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature. Réforme ou révolution ? » [8].

Ce caractère à la fois novateur et visionnaire de la pensée de Gorz ne doit toutefois pas en masquer les hésitations et les revirements, notamment quant aux formes concrètes de revendications qui découlent de son analyse. Ces revirements sont particulièrement marqués sur la question du revenu de base auquel il s’oppose dans un premier temps – en redoutant la dépendance qu’il entraîne des individus à l’égard de l’État – avant de s’y convertir, notamment dans Ecologica (2005), avec comme objectif de libérer chômeurs et précaires de l’obligation de se vendre. Dans le nouveau contexte productif, la revendication d’un revenu d’existence « prendrait acte « du fait que le “travail”, tel qu’on l’entend depuis deux siècles, n’est plus la force productive principale, et que la force productive principale, le savoir vivant, ne peut être mesurée avec les étalons habituels de l’économie ni rémunérée selon le nombre d’heures pendant lesquelles chacun le met en œuvre » [9].

D’une certaine façon, dans la question écologique comme dans la lutte des classes, ce qui intéresse principalement Gorz, c’est la question de l’émancipation et de la liberté, qui sont au centre de ses trois premiers livres (souvent qualifiés de sartriens), et qui constituent la trame implicite de ses livres ultérieurs, quels qu’en soient les sujets explicites.

Un analyste précis, un penseur infini

Il serait injuste de conclure cette brève analyse de l’œuvre de Gorz sans mentionner le dernier de ses livres parus de son vivant. S’il n’a rien de la profondeur théorique de ses prédécesseurs, Lettre à D. (sa femme, Dorine) révèle en revanche une profondeur quasiment vertigineuse de sentiments.

La lecture de premières lignes suffira à en convaincre les cœurs les plus endurcis : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante- cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien » [10].

Quelques mois après la publication de cette lettre déchirante, André Gorz et sa femme Dorine décideront de se donner la mort ensemble pour éviter d’avoir à subir les conséquences les plus douloureuses de la maladie dégénérative dont souffrait Dorine.

À lui seul, cet acte condense, en pratique, les réflexions de Gorz : la liberté, toujours, mais jamais seul.

[1] Critique de la division du travail, Paris, Seuil, 1973, p. 95.

[2] Métamorphoses du travail, Paris, Galilée, 1988, pp. 120-121.

[3] Métamorphoses du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, p. 30.

[4] Misères du présent, Richesse du possible, Paris, Galilée, 1997, p. 11.

[5] Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme, Paris, Galilée, 1980, p. 93.

[6] Denis Clerc et Dominique Meda, « Emploi et travail chez André Gorz », in André Gorz, un penseur pour le XXIe siècle, ss. la dir. de Christophe Fourel, Paris, La Découverte, 2009.

[7] Denis Clerc et Dominique Meda, op. cit., p. 99.

[8] Écologie et politique, Paris, Seuil, 1978, pp. 9 et 15.

[9] Ecologica, Paris, Galilée, 2005, p. 150.

[10] Lettre à D., Histoire d’un amour, Paris, Galilée, 2009, p. 12.