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LE POINT

Ecolo : comment survivre au 18 mai ?

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Le choc a été rude. Et pas seulement pour Écolo : pour toute la gauche dont le poids global a diminué. Fautes tactiques ? Ou erreurs plus fondamentales ? Évidemment, c’est surtout du côté vert qu’on s’interroge.

Écolo s’interroge sur son échec. Après une telle dégelée — 457 000 voix en 1999, 201 000 en 2003 — c’est bien la moindre des choses [1]. On commencera par la longue litanie des erreurs commises : Francorchamps (cité chaque fois premier au hit parade des boulettes, on se demande pourquoi), la monarchie, les vols de nuit et la sortie du gouvernement à la veille des élections, la mauvaise communication de « professeurs chiants », la cacophonie dans la prise de décision et l’absence d’un leader bien identifié, la posture « un pied dedans, un pied dehors », les liens distendus avec la « société civile » et les « convergences à gauche » qui n’auraient été qu’une machine à transférer des voix vers le PS.

Déprimante, cette liste ? Au contraire. Plus la liste des erreurs est longue, plus est grande la possibilité de redresser la barre. Il « suffirait », alors, pour les corriger, de faire l’inverse de ce qui n’a pas marché.

Un premier doute vient en faisant la comparaison avec Agalev. Presque aucun de ces reproches autocritiques ne s’applique aux Verts flamands. Et pourtant leur échec est encore plus cuisant (recul de 427 000 voix à 162 000). Ce qui relativise déjà l’explication par les « erreurs ».

Et si cette défaite n’avait finalement rien d’étonnant, en ce qu’elle ne faisait qu’effacer la victoire, elle véritablement étonnante, de 1999 qui avait vu Écolo pas loin de doubler son score de 1995 (243 000 voix) ? À l’époque, pourtant, les analystes verts n’avaient pas été complètement dupes. Ils savaient avoir bénéficié d’une exceptionnelle conjonction de « primes » : prime à la crise de la dioxine et à la fermeture de Renault-Vilvorde, prime à l’effet « mouvement blanc » avec sa tonalité antisystème, prime à une gauche propre face à la débâcle morale d’un parti socialiste englué dans les scandales judiciaires à répétition et dont la seule perspective politique semblait alors de s’accrocher coûte que coûte au pouvoir sans plus s’embarrasser d’idéologie. Il s’agissait là chaque fois de véritables phénomènes sociaux, d’un fondement autrement plus consistant que les péripéties invoquées aujourd’hui pour expliquer la défaite du 18 mai.

Virginité perdue

Ce genre de primes, on ne les touche qu’une fois. En participant à l’exercice du pouvoir, Écolo allait perdre d’un seul coup l’irresponsabilité virginale dont il était crédité jusqu’alors. Pour le meilleur et le pire, la solidarité gouvernementale interdit aux partis de la majorité de jouer de manière crédible au petit jeu du « c’est pas moi c’est l’autre ». Écolo ne pu complètement se défausser ni de l’expulsion des Tziganes, ni de la disparition de la Sabena, ni, bien sûr, de son impuissance à tracer une ligne politique lisible sur la SNCB. Arrivé au pouvoir dans des conditions politiquement difficiles (c’est-à-dire en « invité du bout de la table » du couple bleu-rouge), les Verts n’ont pas manqué de présomption en espérant tirer les marrons du feu à côté de tels convives pourtant pas nés de la dernière pluie. Enfin, les socialistes n’allaient pas pousser la pulsion suicidaire jusqu’à ne tirer aucune leçon de leurs déconvenues à répétition. La rénovation du PS, à laquelle Elio Di Rupo s’est attaché avec talent, était une telle nécessité pour leur survie que les plus encroûtés des barons socialistes ont bien dû accepter d’en payer le prix (encore très relatif pour certains d’entre eux). Évidemment, cette rénovation (radicalisation du discours, embrayage sur la vague altermondialiste + rajeunissement et ouverture des équipes), allait tarir une des filières du vote vert. Constat cruel dans la mesure où, sans la concurrence d’Écolo, sans la fascination que ce parti exerça dans les années 90 sur les courants les plus novateurs de la société dont il fut un temps l’unique parti de référence, le PS n’aurait sans doute jamais pris un virage aussi marqué.

Fin d’une exception

Tout ceci était donc bien prévisible. Et cela n’empêcha pourtant pas les théoriciens verts de rêver, propulsés dans les nuages par la vague électorale. Que n’a-t-on lu comme plans tirés sur la comète ! Dans l’étape suivante, Écolo devait se stabiliser autour des 25 % et viser, à moyen terme, le dépassement d’un PS incarnation de la « vieille gauche » et donc voué inexorablement au déclin par le sens de l’histoire. Quiconque se serait risqué à émettre un doute face à cette fanfaronnade se serait fait rembarrer pour cause de tiédeur rédhibitoire. Il ne fallait surtout pas montrer de l’intérêt pour une bipolarisation plus poussée du paysage politique. Celui-ci devait désormais être appréhendé sous la forme d’un triangle aux pointes rouge, bleue et verte tandis que la disparition du PSC-CDH était considérée comme une formalité réglée. Difficile de faire plus myope.

Myopie confirmée par l’incapacité théorique d’Écolo — qui par son pragmatisme empirique participe bien de la culture politique belge dominante — à se penser dans le contexte européen. Nulle part ailleurs qu’en Belgique, des partis écologistes n’ont même approché la barre des 10%. La Belgique n’étant ni une île ni le centre du monde, il aurait fallu s’interroger sur les conditions de cette exception belge (et surtout belge francophone) et sur leur éventuelle pérennité. Bref, sur les raisons pour lesquelles la marque verte se vendait beaucoup mieux ici qu’en France, aux Pays-Bas, voire même en Allemagne.

Une première explication a déjà été abordée : le repoussoir de partis socialistes siégeant au gouvernement sans interruption depuis douze ans — et dans une position outrageusement dominante en Wallonie depuis bien plus longtemps —, avec tous les effets pervers d’une trop longue occupation du pouvoir. Ajoutons-y une seconde : l’existence, unique en Europe, d’une « social-démocratie double », dont le versant chrétien s’est trouvé privé d’une expression politique satisfaisante et s’est rabattu sur Écolo. La rénovation en cours du PS s’attaque précisément à ces deux caractéristiques belges : par un rajeunissement du message et des cadres sans passage à l’opposition (une prouesse sans précédent) et par une véritable ouverture au monde ouvrier chrétien convaincu cette fois qu’il ne s’agit pas d’un simple exercice de pêche à la ligne. Dans ce qui apparaît aujourd’hui comme la fin d’une exception qui l’a crédité de scores euphoriques, Écolo n’a jamais eu la main et ne doit pas entretenir trop de regrets.

L’irruption d’Écolo dans le paysage politique de la Belgique francophone date de 1981. Jusqu’en 1987, le parti vert a connu une lente croissance entre 6 et 7 %. Puis il a été emporté dans une période de turbulences électorales qui a saisi tout l’échiquier politique : doublement du score en 1991, sérieux tassement en 1995, triomphe de 1999, débâcle de 2003, où Écolo se retrouve à l’étiage de 8,43 % du corps électoral francophone.

Un score enviable

Et pourtant, contrairement à l’apparence, ce score n’est pas une Bérézina. Une parenthèse agitée de douze ans se referme, et Écolo réintègre le cycle politique plus long qui le voit, depuis 1981, en croissance lente vers les 10 %. Cela reste, dans le concert des partis écologistes européens, un score enviable qui le place en tête du peloton vert, sur la même ligne que les Grünen allemands. À l’inverse, Agalev se retrouve à un plancher électoral de 3,95 %, soit exactement son score de 1981. Faute d’un redressement sensible aux élections régionales de 2004, c’est l’avenir même du parti écologiste flamand comme force autonome qui est en jeu. En Europe, beaucoup d’autres petits partis verts connaissent une situation analogue, en n’arrivant pas à se stabiliser au-delà du chiffre des 5 % où se situe généralement le seuil électoral de représentativité. Voilà pourquoi l’avenir même au niveau européen d’un courant politique écologiste d’une taille significative n’est toujours pas assuré.

À 5 %, on ne pèse pas. À 10 %, on pèse encore. Mais on n’est plus maître du jeu, sauf à jouer les partis-charnière se vendant au plus offrant pour faire l’appoint. La quasi-totalité des États d’Europe restent structurés par un clivage gauche-droite qui révèle partout des capacités insoupçonnées de se charger de nouveaux contenus. L’avenir d’Écolo passe par une inscription encore plus franche dans la gauche et donc par un partenariat stratégique avec le PS qui en restera l’incontestable parti dominant pour autant qu’il ne retourne pas à ses propres démons centristes. Mais avec un électorat à 10 %, plus un potentiel d’influence supérieur à ce score dans des couches sociales dotées d’un important « capital culturel », Écolo reste en bonne position pour « écologiser » [2] la gauche dans son ensemble. Dans ce but, il peut envisager d’entretenir avec son partenaire des relations d’autant plus sereines qu’on ne nourrira plus d’illusion sur le poids respectif de chacun.

Bref, le parti vert a encore de beaux jours devant lui. Mais à condition d’ajuster désormais ses ambitions à des données sérieuses de sa sociologie électorale. Se retrouver les pieds sur terre pour y puiser de nouvelles forces : n’est-ce pas le moins qu’on puisse souhaiter à des écologistes ?

Mots Clés : Gauche , Ecolo

[1] Voir aussi autour du même sujet, les réflexions de Jacques Bauduin, Éric Biérin et Marc Jacquemain dans Politique, n°30, juillet 2003, pp. 52-60

[2] Ce qu’on pourrait traduire par : compléter la défense intransigeante des systèmes de solidarité par de bonnes anticipations des évolutions sociales.