Café Carabosse

Permis à points

Irène KAUFER

‘‘Avant les élections du 25 mai déjà, le Café Carabosse avait présenté une mesure innovante en matière de retraites : l’activation des pensionnés-e-s [1]. Maintenant, nous avons un gouvernement qui « ose », qui n’a pas peur de prendre des mesures dites impopulaires, mais combien prometteuses pour certaines catégories de la population ! Mais a-t-il autant d’audace qu’il le prétend ? Notre invitée du jour représente un nouveau think tank, le RMI ou Royal Maggie International, en hommage à deux grandes réformatrices, mesdames Thatcher et De Block. Je ne sais pas ce qu’il en est pour le think, en tout cas le tank est bien là, prêt à écraser tout sur son passage. À vous la parole.

Merci pour cette invitation, courageuse dans un pays aussi frileux ! Car ça valait bien la peine de constituer un gouvernement de mâles dominants, à l’une ou l’autre exception près, pour venir avec des mesurettes qui ne font frémir que quelques gauchistes attardés ! Deux ans de travail en plus par ci, vingt euros de salaire en moins par là... Ridicule ! Quand il y a un problème, il faut le prendre par les couilles, eh oui mesdames, n’ayons pas peur des mots !

– Vous avez donc une proposition autrement révolutionnaire.

En effet, de quoi régler un ensemble de problèmes en une fois. Donc voici : à sa naissance, chaque personne reçoit un permis, une sorte de carte de fidélité si vous voulez, où il s’agira d’accumuler des points. Une année d’école réussie, un emploi aussi nocif soit-il, un exploit sportif même le plus ridicule, une victoire à un jeu de télé-réalité... Autant d’activités qui permettront de gagner des points. Étant entendu qu’à travail égal, nombre de points égal ; à travail à temps partiel, nombre de points partiel. À l’inverse, une année redoublée, une maladie, une incarcération, une période de chômage... autant de pénalités. À chaque moment, on saura où l’on en est et quels écarts on peut se permettre. Et puis, enfin, arrivera l’âge de la pension : désormais, chacun le choisira librement. Ce n’est pas beau, ça, un supplément de liberté ? Mais la liberté ne va pas sans responsabilité : chaque fois qu’une pension sera versée, des points seront perdus. D’ailleurs, le rapport des experts préconise lui-même un système « à points » [2]. Dès que les points sont épuisés, plus de pension.

– Mais dans ce cas, que devient-on ?

C’est simple : soit on disparaît, soit on se reconstitue un capital points en rendant des services à la collectivité. Il existe toute une série de besoins qui peuvent être pris en charge par chacun, en tenant compte de ses goûts et de ses handicaps, mais que notre société n’a plus les moyens de financer : nettoyer les rues, apporter les repas aux vieux, distribuer le courrier, conduire un train, apprendre aux enfants à lire, écrire et compter... toutes activités regroupées sous les termes ringards de « services publics » ou « non marchand », ne rapportant aucun profit, autant dire sans valeur ajoutée pour notre économie. Récompenser ces services en points, c’est déjà très généreux.

– Intéressant, mais j’ai une question : ce permis à points que vous proposez, c’est un permis de quoi, au juste ?

Un permis de vivre, tiens !

[1] Voir « La pension sans tabous », Politique, n°85, mai-juin 2014.

[2] Allusion au Rapport final de la Commission pour la réforme des pensions 2020-2040, qui a effectivement suggéré un système à points... même si son contenu est différent de celui proposé ici.