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LE THÈME

Ecologie populaire (uniquement en ligne)

Joanne CLOTUCHE
Membre Écolo

La distance (méfiance ?) d’Écolo vis-à-vis des classes populaires n’est plus à démontrer. Quelques pistes pour en sortir.

L’homogénéité socio-culturelle des membres d’Écolo est forte. Ce n’est ni un reproche, ni une critique, juste une constatation. Il y a, bien sûr, des exceptions, mais peu d’entre nous ont été confrontés à la simplicité involontaire, à la frugalité obligatoire, à la décroissance imposée ou au « moins de biens plus de liens » par nécessité et non par choix. Peu d’entre nous ont fait l’expérience, de manière involontaire, d’une maison sans chauffage central, de repas sans viande, de déplacements sans voiture, de vêtements de seconde main ou rapiécés, de fins de mois difficiles qui commencent le 2, de potagers nécessaires, de vacances à domicile, de parents sans diplôme et parfois sans emploi… Faute de l’avoir vécu, nous avons parfois du mal à comprendre combien nos formules peuvent blesser celles et ceux qui sont prêts à tous les sacrifices sans pour autant y parvenir pour accéder à ce que nous considérons parfois comme superflu ou normal : une voiture, du chauffage tout l’hiver, de la viande à tous les repas, des vêtements de premières mains, des vacances en avion, des légumes du supermarché, des enfants entrant en école supérieure, voire même parfois à l’université…

L’avenir de l’écologie politique se trouve bien davantage dans l’hybridation des combats environnementaux, sociaux, culturels et économiques que dans un repli sur notre savoir-faire de base, qu’on présente quelquefois comme notre core business.

Même si ce constat d’homogénéité est considéré comme acquis par l’un-e ou l’autre, la plupart des membres souhaitent y remédier. Pour modifier nos habitudes, nous devons dépasser notre réflexe quasi pavlovien de théorisation. Les livres [1] et les conférences ont leur intérêt, mais c’est sur le terrain, en contact avec les populations que nous pourrons avancer. Ces dernières années, les régionales bruxelloise et liégeoises ont entamé un travail en ce sens. Elles ambitionnent de mieux intégrer cette question dans les pratiques. À Bruxelles, l’objectif est de toucher les populations d’origine étrangère, à Liège, ce sont plutôt les populations modestes. Les démarches en sont à leurs prémisses et n’ont pas encore prouvé leur efficacité, mais la dynamique est là. A priori, la tâche la plus aisée consiste à adapter notre langage afin de simplifier le message. Cette démarche s’avère cependant plus difficile qu’il n’y parait, non seulement parce que nous avons érigé la complexité en art, mais surtout parce que notre langage repose sur des habitudes et des codes profondément ancrés. Le chantier devant nous est titanesque. L’objectif n’est pas d’y mettre toute notre énergie, mais d’élargir notre base et de toucher tous les publics. Nombre de personnes sont largement conscientes des enjeux présents et à venir de notre société, mais elles sont actuellement peu sensibles à nos discours, et comprennent encore moins nos pratiques.

Pour mener ce travail, trois principes devraient nous guider. Mettre en avant celles et ceux qui sont capables de parler à chacun-e et d’entendre leurs revendications est le premier principe. Il ne s’agit cependant pas de se contenter d’adopter d’autres codes pendant quelques heures ou d’adhérer à tous leurs propos. Attirer un vote de sympathie et susciter l’adhésion sont deux choses différentes. Le second principe nécessite de soutenir les personnes issues de ces milieux en leur permettant d’accéder aux mêmes possibilités que les autres. Nous pourrions prendre notamment exemple sur le projet d’ « expert du vécu » [2] mis en place dans les services publics fédéraux et que nous évoquons dans notre programme . La valorisation de l’expertise de ces membres bénéficierait à tous. Finalement, nous devrions développer une approche d’éducation permanente.

« Une simple instruction du peuple dispensant un savoir, aussi pertinent soit-il, ne suffira pas si elle ne s’accompagne pas […] de la construction de nouvelles intelligences et représentations collectives du monde permettant de donner un avenir au futur. » [3]. Le Manifeste d’Écolo n’a guère de chance d’être entendu si nous n’appliquons pas cette proposition de Christian Maurel, d’autant plus qu’il avance des propositions éloignées des modèles dominants. La mise en pratique des principes de Cardijn « voir – juger – agir » est une bonne base de travail si nous voulons convaincre durablement, mais ce sont surtout des principes que nous devons appliquer à nous-mêmes. Ils nous permettront d’évoluer et d’adapter nos codes et nos attitudes pour que notre communication, mais aussi notre programme, prennent davantage en compte les besoins et les aspirations des citoyens et citoyennes. Nous n’abandonnerons pas nos principes de prospérité sans croissance, de transition, de transformation radicale de la société, mais nous adopterons un langage plus accessible, nous réfléchirons davantage à ce que nos propositions ne laissent personne sur le bord du chemin ou ne heurtent de plein fouet les aspirations de celles et ceux qui n’ont pas renoncé aux mirages de la société de consommation dans la mesure où ils n’ont pas pu y accéder.

L’avenir de l’écologie politique se trouve bien davantage dans l’hybridation des combats environnementaux, sociaux, culturels et économiques que dans un repli sur notre savoir-faire de base, qu’on présente quelquefois comme notre core business. « La même logique du système dominant d’accumulation et d’organisation sociale qui conduit à l’exploitation des travailleurs, mène aussi au pillage de nations entières et finalement à la dégradation de la nature. » [4] En faisant de la justice environnementale notre priorité, nous faisons de cette hybridation le moteur de nos propositions. Lorsque nous réclamons la réhabilitation des chancres industriels, la rénovation des tours de logements sociaux, la redéfinition de la notion d’ « emplois convenables », la fin de l’exploitation des ressources naturelles et des populations du Sud… nous combinons les revendications. Nous les ferons mieux aboutir si nous nous allions aux travailleurs et travailleuses, aux populations qui vivent dans ces chancres et ces tours… Mais nous n’y parviendrons qu’en renforçant notre diversité socio-culturelle, en partageant nos combats avec les personnes qui subissent en premier les conséquences des crises sociale et environnementale. Combler ce fossé est une responsabilité collective. Si nous voulons faire progresser nos idées, nous avons tout intérêt à comprendre pourquoi les autres ne les partagent pas et à en tenir compte dans nos pratiques.

Mots Clés : Ecolo

[1] Pour ceux qui auraient tout de même besoin de ce passage par la théorie, je conseille l’excellent livre de Richard Hoggart, La culture du pauvre (Edition de Minuit, 1970).

[2] Les experts du vécu dans les Services publics fédéraux sont de véritables intermédiaires qui, grâce à leur expérience, examinent les atouts et les possibilités du service en vue de toucher l’ensemble des citoyens et de garantir les droits fondamentaux de chacun. Information plus complète sur le site http://www.mi-is.be/be-fr/politique-de-lutte-contre-la-pauvrete/les-experts-de-vecu.

[3] Christian Maurel, Le Monde, 2 février 2011 http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/02/02/un-immense-besoin-d-education-populaire_1473891_3232.html?xtmc=education_populaire&xtcr=154

[4] Léonardo Boff