Accueil du site  >Archives  >(n°87) : Ecolo, remonter (...)  >Flandre : la riposte à Bourgeois Ier
Le Fil

Flandre : la riposte à Bourgeois Ier

Eric CORIJN
Philosophe de la culture et sociologue, Eric Corijn est professeur à la VUB.

Début juin. Des coalitions associant PS et CDH se constituent rapidement à Bruxelles et en Wallonie. Dès le lendemain, le CD&V et la N-VA, forts d’une majorité de 70 sièges sur 124, entament une négociation pour constituer le gouvernement flamand. Le gouvernement Bourgeois Ier est sur les rails.

Le programme est négocié entre ces deux partis. Mais, pendant la nuit du 21 juillet, le tandem s’élargit à l’Open VLD qui avait fait de sa participation au gouvernement flamand la contrepartie de son entrée dans le gouvernement fédéral où son apport était mathématiquement indispensable. Gwendolyn Rutten, présidente de l’Open VLD, pourra désigner deux ministres pour exécuter un accord négocié sans elle.

La constitution finale du gouvernement flamand servira de modèle au gouvernement fédéral qui verra le jour le 7 octobre. Le gouvernement Michel Ier reproduira fidèlement l’équilibre délicat du gouvernement flamand entre les diverses nuances de la droite et du centre-droit. Ainsi, Bart De Wever aura réussi son pari. Il aura monté les mêmes coalitions à Anvers, en Flandre et au fédéral : franchement à droite et sans les socialistes. Il aura aussi réussi à imposer sa lecture du clivage gauche-droite comme un clivage nord-sud, ce qui a pour effet de légitimer l’hégémonie de la droite en Flandre tout en accentuant les forces centrifuges dans le pays.

La Flandre sera donc gouvernée à droite. Le gouvernement Bourgeois Ier mise sur une épargne de 1,2 milliard en 2015 et de 1,6 milliard en 2016. Il s’agit d’une rupture avec le modèle « interclassiste » du CD&V qui annonce une confrontation sociale ouverte. Soutenue par les libéraux, le projet de la N-VA est celui d’une société basée sur l’entreprise, sur les intérêts privés et sur des gens « qui travaillent ». Pour ces derniers, l’État social et ses prestations peuvent perdurer. Qui produit et contribue peut ensuite recevoir. Pour les autres, ce sera plus dur et il y aura des conditions. L’austérité annoncée mènera à un amaigrissement important de l’appareil d’État, des services publics et du secteur subventionné. Par contre, la rentabilité de l’entreprise sera soutenue par une détaxation et un assouplissement de règles. Tous les secteurs sont touchés. À la fin de 2019, il y aura 1950 fonctionnaires en moins. La VRT, De Lijn et Kind & Gezin [1] doivent réduire leurs frais de 45,8 millions. Globalement, la société civile perd 190 millions de subsides. Au total, 2,1 milliards seront pris à la SNCB et 65 millions chez De Lijn, tandis qu’on continue à détaxer les voitures de société à raison de plus de 4 milliards par an.

Bart de Wever a réintroduit l’idée que faire de la politique, c’est choisir. Après 30 ans d’une gestion de crise se réclamant d’une soi-disant économie mixte, il opte pour un autre modèle de société basé sur la rentabilité du capital, au risque d’une confrontation directe. Il l’affirme et l’assume avec un « parler clair » et une arrogance qui semble bien appréciée par une partie de l’électorat flamand.

Ce changement de cap a bousculé des habitudes faites d’arrangements et de négociations. Le choc fut rude. Du jour au lendemain, le secteur culturel et artistique apprend que ses ressources diminueront de 7,5% en 2015, ce qu’il l’oblige à revoir en catastrophe sa programmation artistique et en personnel. La VRT doit réduire drastiquement son budget et ne sait pas immédiatement où couper. Les universités qui perdent des millions doivent augmenter les droits d’inscription, ce qui mobilise les étudiants. Le CD&V fait pression sur l’enseignement catholique et sur l’ACV pour qu’ils modèrent leurs réactions, en attendant la négociation qui devra bien suivre. Mais les chiffres sont là et le discours est sans ambiguïté : le gouvernement ne fait plus semblant d’être au centre, il est à droite !

« Hart boven hard »

La résistance s’organise. Dans le secteur culturel d’abord, puis dans tout l’associatif. Un réseau est mis en place. Le mouvement citoyen « Hart boven Hard [2] » voit le jour. Le 22 septembre, le Ministre-président Bourgeois présente son programme au parlement flamand. Plus de 400 représentants de la société civile y sont aussi pour présenter un manifeste qui en prend le contrepied. Celui-ci critique la politique d’austérité qui pèse sur les familles et sur les travailleurs et qui épargne les riches et les entreprises. Il opte pour une alternative solidaire et appelle en même temps à la résistance.

Le même jour, les syndicats de la VRT organisent une manifestation. Des soirées-débats se tiennent à Anvers, à Gand et à Bruxelles. Tout un réseau se met en place. À la mi-octobre, le manifeste est signé par plus de 1100 organisations et 12 500 personnes. Le lundi 20 octobre, de nouveaux meetings sont organisés dans une dizaine de villes plus petites et le 25 octobre à Anvers se tient une première assemblée générale. La réaction massive du monde culturel converge avec le plan d’action des syndicats dans un large mouvement de résistance.

À tâtons

Bien que nous ne sommes qu’au tout début de la nouvelle législature, on peut déjà pointer quelques caractéristiques de la nouvelle situation en Flandre.

D’abord, il s’agit bel et bien d’un changement de régime, d’une rupture avec la société de concertation qui portait la marque du CD&V au profit d’un capitalisme entrepreneurial offensif appuyé sur une idéologie « communautariste » conservatrice. Il faut reconnaître que cette orientation dispose aujourd’hui d’un large soutien dans la population, tant du côté de l’extrême droite nationaliste que du côté des classes moyennes désabusées. En même temps, comme chaque fois que la droite menace en Flandre, une société civile critique et indépendante se manifeste et démontre une forte capacité d’auto-organisation.

Mais cette société reste peu politisée, nébuleuse regroupant des mouvements de jeunesse dont les membres se mobilisent pour la première fois dans un mouvement social, un associatif socio-culturel éclaté et des syndicats trop longtemps habitués aux compromis négociés. La réaction est bien là, mais elle avance à tâtons en cherchant à combiner la résistance avec l’élaboration et la mise en discussion d’un autre modèle de société.

Ce tâtonnement est absolument justifié. Ce dont il est question, c’est de bien autre chose que la simple lutte communautaire entre un monde francophone réputé progressiste et une Flandre de droite. D’abord parce que la Flandre n’est pas toute entière de droite et que la droite se trouve ailleurs aussi. Ensuite parce qu’il y a une certaine continuité entre les politiques qui s’annoncent et le social-libéralisme mis en œuvre depuis des années. Bref, du côté de la nouvelle opposition, une introspection autocritique serait bien nécessaire.

Car les questions posées ne sont pas simples. Mettre au point une alternative vers une transition socialement équitable et écologiquement durable, visant à la réduction radicale des inégalités et donc au redéploiement de biens communs accessibles à tous dans le cadre d’une société multicommunautaire cosmopolite, cela nécessite non seulement un vrai travail de réflexion et d’élaboration, mais surtout des assises populaires différentes que celles de l’État social industriel et fordiste. La droite semble avoir trouvé sa voie néolibérale communautarisée. La gauche aura besoin de sortir du modèle sociallibéral. Cela prendra bien le temps d’une cure d’opposition. Voire plus…

Mots Clés : Flandre

[1] L’équivalent flamand de l’ONE (Office de la naissance et de l’enfance).

[2] www.hartbovenhard.be. Littéralement : du cœur au-dessus du dur.