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Le casseur ou l’image manipulée

Hugues LE PAIGE

Le « casseur » a toujours été l’enfant chéri des médias. Le visage caché de celui qui, à coups de barre de fer, détruit une voiture ou une vitrine en marge d’une manifestation agit comme une mamelle télévisuelle. La figure du casseur inspire le faiseur d’images. Elle exprime non seulement une violence qui « occupe » bien l’écran ou la « une » des journaux mais sa face masquée permet de nourrir tous les fantasmes complotistes. Les caméras sont à l’affût de la moindre de ces « actions », fut-elle unique dans un cortège imposant. À noter d’ailleurs qu’en l’absence des caméras, le même « casseur  » aura tendance à restreindre son activité, se réservant pour une séquence dont il pourra se vanter d’être le héros auprès de ses proches. Ce n’est pas nouveau. Il en a sans doute toujours été ainsi. Mais l’évolution d’une information toujours plus dépendante de sa composante spectaculaire a encore grossi le trait. Et la « faitdiversification » de cette même information qui, non seulement donne la primeur au fait divers mais traite tout, y compris la politique, comme un fait divers, a encore offert une plus belle place au casseur.

Cette figure qui présente naturellement, en termes d’audimat, l’avantage d’une « image forte » a de multiples usages dont ceux de la provocation ou de la diversion. Au fil des années et des mouvements politiques ou sociaux, combien de casseurs se sont révélés être des provocateurs, stipendiés ou non par des services de police ? De plus, ils jouent pleinement leur rôle de diversion. On vient encore de le constater lors des manifestations de soutien au peuple palestinien. Les responsables des principaux titres de la presse écrite, radiophonique ou télévisuelle (c’est elle qui donne généralement le ton) ont, tous, succombé au charme du « casseur  ». En ce sens qu’ils lui ont offert leurs « unes » sur un plateau d’argent. Alors que les dits casseurs étaient très clairement une infime minorité, les médias leur ont donné la primeur dans la hiérarchie éditoriale. La mobilisation (exceptionnelle en ces mois de vacances estivales), les motivations des manifestants et leur composition : tout cela est oublié ou rejeté à l’arrière plan au profit de l’image choc DU casseur. À quoi s’ajoute un vocabulaire anxiogène qui peut provoquer une démobilisation. La question centrale devenant la « maîtrise » de la prochaine manifestation et non plus ce qui la justifie dans l’opinion belge.

Sans tomber dans la paranoïa, on ne peut négliger les effets de cette diversion, qu’elle soit consciente ou non dans le chef de ses auteurs. Tel un monstre du Loch Ness, le casseur réapparaît désormais lors de chaque démonstration sans que l’on s’assure de la réalité de sa représentation politique (ou autre). Il devient comme un tic médiatique destiné à faire monter la pression de l’audience. Du casseur ou des médias, qui manipule qui ? Quel que soit son usage et son maître, le casseur occulte le réel. C’est sa véritable fonction.