Café Carabosse

À la suédoise ?

Irène KAUFER

‘‘Au moment où nous nous réunissons [1], nous n’avons pas encore de gouvernement fédéral en Belgique, mais nous allons tout droit vers une coalition MR-VLD-CD&V-NVA, très vite surnommée « kamikaze ». Pas très enthousiasmant comme dénomination, aussi d’aucuns se sont-ils cassé la tête pour trouver mieux. Résultat : on parle désormais de la « suédoise », allusion aux couleurs du drapeau de nos amis scandinaves. Nous posons donc la question brutalement à notre invitée du jour : cette pseudo « suédoise », n’est-ce pas une insulte à la Suède ?

- Oh, vous savez, la Suède n’est plus ce qu’elle était. Depuis l’arrivée au pouvoir d’une coalition de droite en 2006, le fameux « modèle suédois » a été revu à la baisse : en matières de fiscalité, de retraites, de droit au chômage, de dégressivité des allocations... Et le nucléaire continue à être développé, malgré un référendum qui a marqué, dans les années 1980, la défiance de la population. Du point de vue des reculs sociaux, « suédoise » n’est pas un si mauvais qualificatif. Mais bien sûr, il y a tout le reste.

- En Belgique on évoque un gouvernement de 15 ministres, qui ne compterait que 4 femmes, même pas le tiers. Est-ce bien suédo-compatible ?

- Non, là c’est clair : à Stockholm, nous avons 13 femmes sur 24 ministres, une majorité qui compense peut-être le fait que le Premier et son vice-Premier sont des hommes. Et aux dernières élections européennes, la Suède a réalisé une première européenne : envoyer au Parlement une représentante d’un parti d’ « Initiative Féministe ».

- Une mesure emblématique que les futurs coalisés brandissent, c’est le service minimum dans les transports en cas de grève.

- Rien de tel en Suède, qui vient de vivre d’ailleurs fin juin une grève de 15 jours dans les chemins de fer.

- L’asile, la migration ?

- La Suède n’est pas un paradis pour les migrants, mais elle est capable de prendre des mesures fortes : ainsi, tous les demandeurs d’asile syriens obtiennent le droit au séjour. Loin de Maggie qui Block, donc.

- Et en matière de justice ? La prochaine coalition promet des lois plus sévères, une limitation des libérations conditionnelles...

- Là, c’est un contresens : pendant que vos prisons explosent, en Suède, elles se vident. En 2013 encore, cinq prisons ont été fermées, faute de détenus. Oh, les Suédois ne se sont pas transformés en anges : c’est le résultat à la fois d’une politique d’investissement dans la réinsertion ou les peines alternatives pour les petits délits, et une forte réduction des peines pour des affaires liées à la drogue. Et si la délinquance n’a pas baissé pour autant, la société suédoise n’en est pas devenue plus violente.

- Donc, si on vous comprend bien, cette coalition à venir ne sera pas plus « suédoise » que les « amis » d’Alain Destexhe ne sont « norvégiens » [2] ?

Nous devons donc proposer des alternatives. Qui a une idée ?

- Coalition « mâle à droite ».

- « L’ukrainienne » : le bleu et le jaune, ce sont aussi les couleurs de Kiev, et ça permet de rappeler le séparatisme de la N-VA.

- Pour le pilonnage antisocial et en hommage à la Guerre 14-18 : coalition « grosse Bertha ».

- Finalement, « kamikaze » c’est bien. Pas seulement parce qu’elle est destinée à s’écraser, mais aussi, et surtout, pour les dégâts qu’elle risque de causer au sol... »

[1] 18 août 2014.

[2] Allusion à un dérapage du libéral Alain Destexhe, qui a qualifié ainsi, par sarcasme, les auteurs présumés de dégradations dans une station de métro bruxelloise. Bien sûr, il avait une autre cible...