Le Fil

Gaza : la bataille rhétorique

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Certains conflits internationaux se déroulent deux fois : sur place, en vrai, et ici, transposés. Sans balles ni bombes, mais en déployant un arsenal argumentaire aussi sophistiqué.

Cas d’école : le lancinant conflit israélo-palestinien, avec son dernier épisode Gaza. Depuis 60 ans, à chaque nouvelle flambée, le même argumentaire est repris, malaxé, enrichi.

Parcours à travers quelques-uns de ces arguments rhétoriques qui ont ressurgi avec l’opération « Bordure de protection ».

Beaucoup font mine de s’en étonner : pourquoi la « cause palestinienne » suscite-t-elle ici tant d’engouement ? N’y a t-il pas d’autres peuples dans le monde – les Syriens, les Tchétchènes, les Kurdes, les Ukrainiens, les Tibétains, les Ouïgours, les Sahraouis… – qui mériteraient au moins autant d’intérêt ? C’est bien possible. Mais pourquoi adresser ce reproche aux seules personnes qui se mobilisent pour la Palestine ? Faudraitil que cette cause-là sombre dans la même indifférence pour justifier celle qui prévaut dans d’autres situations ? En outre, la plupart des (trop rares) personnes qui se sont manifestées en soutien à l’opposition démocratique syrienne se sont aussi mobilisées pour Gaza. Comme Jean-Pierre Filliu, auteur de référence sur le conflit syrien, qui, tout en déplorant le « différentiel d’indignation entre Gaza et Alep », n’a jamais mesuré son soutien à la résistance palestinienne [1].

Mais pourquoi cette différence de traitement ? Écoutons Bernard-Henri Levy qui s’exprime avec son enflure narcissique habituelle : « La vérité est qu’à ces révoltés de circonstance que l’on n’a pas vus non plus se mobiliser, pour les plus anciens d’entre eux, en faveur ni des 300 000 Darfouris massacrés par le Soudan, ni des 200 000 Tchétchènes que Poutine alla, naguère, selon sa propre et élégante formule, buter jusque dans les chiottes, ni des Bosniens assiégés et bombardés trois ans durant dans l’indifférence quasi générale, l’indignation ne vient que lorsque c’est une armée à majorité juive que l’on peut mettre en cause et condamner » [2].

Parlons clair. Pour BHL, la cause de cette propension à se mobiliser contre le seul Israël est entendue : c’est l’antisémitisme éternel, celui des Européens de souche étant aujourd’hui ravivé par la présence de nombreux musulmans parmi eux [3]. Accusation loufoque : dans leur grande majorité, les organisations et personnes qui se mobilisent en solidarité avec les Gazaouis sont au-dessus de tout soupçon [4]. Et on trouve parmi elles une petite mais significative composante juive. Cette affirmation n’est pourtant pas originale. Elle est dans le droit fil du vieux pessimisme qui est à la base de l’idéologie sioniste pour qui l’antisémitisme est inéluctable et impossible à éradiquer [5]. On frémit à l’idée qu’un tel raisonnement puisse s’étendre à tous les groupes victimes potentielles de racisme.

« Mort aux Juifs »

Preuve de cet antisémitisme : on aurait crié, voire même « scandé » « Mort aux Juifs » dans les récentes manifestations « pro-palestiniennes  » en Belgique. L’affirmation est reprise en boucle, elle grossit et sa répétition semble faire office de preuve. Je ne peux évidemment pas jurer qu’un tel cri n’ait été proféré nulle part. Aucun groupe humain n’est vacciné contre le racisme et, auprès d’une fraction de la jeunesse musulmane, le tandem Dieudonné-Soral a fait malheureusement des émules. Mais je peux attester qu’aucun groupe organisé n’aura eu l’occasion de « scander » des slogans antisémites à l’intérieur des manifestations. À voir comment la petite bande de casseurs masqués a été huée lors de celle du 27 juillet, un tel groupe se serait fait éjecter immédiatement, en particulier par les marcheurs « manifestement arabes » parfaitement conscients du piège qui leur est tendu. On doit d’ailleurs relever une évolution notable en comparant les manifestations de cette année avec celle du 11 janvier 2009 lors de l’opération « Plomb durci ». En 2009, de très nombreux panneaux mettaient un signe d’équivalence entre l’étoile de David et la croix gammée. Ce parallèle n’a rien à voir avec de l’antisémitisme [6], mais il était inutilement blessant aux yeux de nombreux enfants de victimes du judéocide nazi. Cette année, on n’a plus vu de panneaux borderline de ce type, comme si les manifestants avaient compris n’avoir rien à gagner avec ce genre d’équation.

Mais soit : vous avez entendu « Mort aux Juifs » ? C’est grave. Il ne faut pas laisser passer. Montez un dossier (photos, enregistrements, vidéos… facile, à l’âge du smartphone) et portez plainte. Et, sans attendre, rendez ces pièces publiques, au lieu de colporter des rumeurs sans jamais les étayer.

Qui nazifie qui ?

Il est vrai que ce conflit, plus qu’aucun autre, génère une inflation de comparaisons avec les évènements de la Seconde Guerre mondiale. Certains tiennent à « nazifier » Israël en retournant contre cet État la rhétorique dont il a lui-même usé jusqu’à la corde pour déconsidérer toute opposition. En effet, la légitimité d’Israël aux yeux du monde tient beaucoup à l’exploitation de la culpabilité universelle. Lors de mon premier voyage en Israël, tout gamin, on me parlait encore de Nasser comme d’un « Hitler 2 ». Plus tard, c’est Arafat qui hérita du sobriquet, avant que Rabin lui-même ne soit nazifié par le parti de l’actuel Premier ministre après la signature des accords d’Oslo et avant son assassinat en 1995 par un terroriste juif exalté. Maintenant que l’Autorité palestinienne, humiliée de n’avoir rien obtenu d’Israël en échange de sa bonne volonté, est parée de toutes les vertus par ses adversaires d’hier, c’est le Hamas qui est nazifié. Le concept d’« islamofascisme » remporte un franc succès, avec la variante du « nazislamisme » de Mischaël Modrikamen [7]. On ne se souvient pas qu’une telle comparaison ait été jugée nécessaire dans d’autres conflits pour discréditer l’un des protagonistes.

En face de cette logorrhée, la riposte est bien prudente. De grandes figures juives israéliennes en rupture, comme le philosophe Yeshayahou Leibowitz ou Abraham Burg, ancien président de l’Organisation sioniste mondiale, ont parlé de « judéo-nazis ». Mais du côté palestinien, on rechigne à récupérer ce genre de rhétorique. À juste titre. Le nazisme n’a pas le monopole des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, et il faut sortir de cette focalisation morbide.

C’est pourquoi c’est une faute de parler de « génocide » à propos de Gaza. Si telle était l’intention, il aurait déjà eu lieu et il ne faudrait pas recommencer tous les cinq ans. Par contre, outre de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité selon les définitions qu’en donne le droit international, on peut parler d’apartheid (en Cisjordanie), d’épuration ethnique (aujourd’hui à Jérusalem-Est et dans les blocs de colonies annexés de fait, dans le Néguev à l’égard des Bédouins ainsi que pour caractériser la « Nakba » de 1947-48) et, en général, de « sociocide », un néologisme qui désigne la destruction de toutes les structures d’une société. C’est suffisamment grave. Inutile d’en rajouter.

Finalement, pourquoi la Palestine ?

Reste la question de départ : pourquoi une telle focalisation sur la Palestine ? Outre qu’elle est fausse, l’explication par l’antisémitisme n’est pas nécessaire. Il y a suffisamment d’autres ressorts qui permettent de comprendre la place tout à fait particulière du conflit israélo-palestinien dans la géographie émotionnelle de l’Europe et de l’Amérique du nord. D’abord un fait objectif : si Israël n’a rien d’une dictature sanglante – c’est même une démocratie de bonne qualité pour ses citoyens juifs –, il reste que c’est l’État du monde qui bafoue avec le plus de constance le droit international en occupant depuis des décennies des territoires et une population sur lesquels il n’a aucun droit. Ensuite, ce territoire est un peu le nombril symbolique des cultures chrétienne et musulmane. À l’égard de cette terre, l’Europe est traversée par un conflit de culpabilité en tant que continent qui a toléré le judéocide nazi sur son sol mais aussi pour avoir transféré le poids de cette culpabilité sur une partie de son domaine colonial. À juste titre, « nous » nous sentons particulièrement responsables de ce qui s’y passe. Enfin, l’Europe compte partout d’importantes minorités – importantes par leur nombre ou leurs positions sociales et symboliques – qui s’identifient aux deux protagonistes, comme si leur destin ici se jouait là-bas. Oui, dans un monde globalisé, ce sont des choses qui arrivent. La somme de ces singularités ne suffit-elle pas à expliquer les passions que ce coin de terre déchiré déchaîne en Europe ?

Notre continent n’est pas près d’être quitte d’Israël/Palestine. Il lui reste à s’y impliquer en mobilisant les principes universels de la justice et du droit, tout en tenant autant que possible ses propres affects à bonne distance.

Mots Clés : Israël

[1] « Gaza et Alep (Syrie) : même combat, même horreur », blog « Rock the casbah », NouvelObs/ Rue89, 22/07/2014.

[2] « Le Hamassisme des imbéciles », Le Point, 03/07/2014. Détournement de l’expression « socialisme des imbéciles » qui désignait l’antisémitisme pour August Bebel, leader social-démocrate allemand au début du XXe siècle.

[3] Inconséquence : ceux qui débusquent de l’antisémitisme derrière toute critique un peu virulente d’Israël sont les mêmes que ceux qui s’offusquent qu’on puisse voir de l’islamophobie – c’est-à-dire une variante de racisme – derrière toute critique de la religion musulmane.

[4] Voir par exemple pour la Belgique la liste des participants à la plateforme « Urgence Gaza » sur le site de l’association belgo-palestinienne.

[5] Theodor Herzl, dans son ouvrage majeur L’État des Juifs (1896) : « La question juive existe partout où les Juifs vivent en nombre tant soit peu considérable. Là où elle n’existait pas, elle est importée par les immigrants juifs. Nous allons naturellement là où l’on ne nous persécute pas, et là encore la persécution est la conséquence de notre apparition. Cela est vrai et demeurera vrai partout, même dans les pays de civilisation avancée – la France [de l’affaire Dreyfus. NDLR] en est la preuve – aussi longtemps que la question juive ne sera pas résolue politiquement. Les Juifs pauvres apportent maintenant avec eux l’antisémitisme en Angleterre, après l’avoir apporté en Amérique. »

[6] C’est l’avis circonstancié remis par le Centre pour l’égalité des chances qui fut à ce moment saisi d’une plainte. Seul un seul panneau répertorié, sur une manifestation de 20000 personnes, tombait sous le coup de la loi antiraciste. N’oublions pas que si l’étoile de David est un des symboles majeurs de judaïsme, il est aussi au centre du drapeau israélien, ce qui entretient une confusion permanente entre les Juifs dans leur ensemble et un pays qui se définit comme « État juif ».

[7] « Israël, sentinelle de notre liberté », La Libre Belgique, 03/08/2006.