Café Carabosse

Les pensions sans tabous

Irène KAUFER

‘‘Au Café Carabosse, aucun sujet ne nous fait peur ! Ainsi, ce soir, nous allons aborder une problématique délicate, que notre invitée du jour aborde sans tabous. Quel parti politique osera s’emparer de l’idée, du moins après les élections, comme pour beaucoup de sujets délicats ? Voilà, dites-nous tout.

  • C’est vrai, j’ai décidé de m’attaquer frontalement à l’avenir de nos pensions. Non que j’aie une quelconque compétence dans ce domaine, si ce n’est celle, largement partagée, de vieillir, et d’être donc davantage concernée aujourd’hui qu’hier et bien moins que demain. Dans les programmes électoraux, je constate que personne n’a le courage de s’attaquer à la catégorie de la population la plus coûteuse et la plus nuisible : les vieux ! Car les jeunes finiront par cesser d’être jeunes, et on peut même penser que certains chômeurs retrouveront du travail, de gré ou de force. Mais les vieux, eux, continueront de vieillir et de représenter pour nos forces vives un poids déraisonnable que je vous propose donc d’alléger !
  • Voilà qui paraît prometteur... mais comment feriez-vous ?
  • Oh, je n’ai rien inventé ! Je me suis contentée de m’inspirer de la courageuse politique de notre gouvernement en matière de chômage : je propose donc l’activation des pensionnés, associée à une dégressivité des retraites ! Eh oui ! Tous ces soixante-cinq, soixante-six, soixante-sept ou (pire) soixante-huitards qui croient pouvoir se dorer la couenne au soleil, sans même songer à se rendre utiles en compensant la pénurie de crèches, de profs, d’infirmières, ou au moins à faire les courses pour leurs voisins encore plus décrépis, visiter les malades ou, au moins, une fois par an, vendre des post-it au profit de la sécurité sociale... Tous ceux-là ne méritent pas notre compassion. Au boulot ! Voilà ce que je leur dis : le pays a besoin de vos bras tremblotants, de vos cerveaux criblés de trous de mémoire. Au boulot, ou une retraite qui baissera jusqu’à évaporation totale !
  • Mais alors, de quoi vivront-ils ?
  • Eh bien, s’ils ont été gentils – ce qui améliorera l’ambiance dans la famille –, ils seront nourris par leurs petits-enfants. Sinon, ils disputeront les graines aux pigeons. Comment croyez-vous que font les Grecs ou les Espagnols ? L’avantage de les cibler avec cette mesure d’économie, c’est aussi la faible probabilité d’une révolte, étant donné que les barricades sont rarement accessibles aux fauteuils roulants.
  1. Jusqu’ici, vous parlez au masculin, mais comme vous le savez, les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Ne risquent-elles pas de souffrir davantage de cette mesure ?
  1. Pour moi, le gender mainstreaming, c’est sacré ! Car en effet, il se fait que nos femmes s’obstinent à survivre à leurs maris ou leurs amants, à croire qu’elles les empoisonnent un à un... Bref, alors qu’elles ont moins cotisé, les profiteuses, grâce à leurs salaires moins élevés et leurs carrières en dents de scie, elles nous pompent plus longtemps nos richesses et occupent abusivement les rares places dans nos belles maisons de retraite. C’est pourquoi je compte proposer, comme forme de discrimination positive, rien que pour elles, l’IVV : l’interruption volontaire de vieillesse – le terme « volontaire » n’étant là que pour ne pas les effaroucher, dans un premier temps. Non, aucun rapport avec l’euthanasie, car il n’est pas question de mettre fin à leurs souffrances, mais bien aux nôtres ! Ce qui, avouez-le, n’est pas moins respectable – d’autant que notre nombre est plus élevé. Alors ? Quel parti va relever le défi ?