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LE THÈME

La Grèce, avenir du modèle social européen ?

Petros LINARDOS
Economiste à l’Institut du Travail de la GSEE, un des principaux syndicats grecs, membre de Syriza et du collectif citoyen grec « Solidarité pour tous » (www.solidarity4all.gr).

La Grèce semble progressivement émerger de la crise… à condition de ne pas s’intéresser au taux de chômage, qui demeure très élevé, à la précarité et à la pauvreté. Un nouveau modèle social et économique s’y construit sur la base de l’exclusion. À moins que les Européens ne se montrent solidaires des Grecs, ce modèle est peut-être leur avenir.

La crise, les décisions de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international)… Ces éléments ont-ils modifié le rapport des Grecs à l’Europe ? [1]

Les Grecs sont en majorité proeuropéens. Ça n’a pas changé avec la crise. Les gens sont pour l’Europe et ils ont raison. Ils ne sont pas favorables à une sortie de l’Europe, ni même de la zone euro. Ce sentiment pro-européen est lié à une attitude sociale et à une réalité  : l’Europe est aussi une incarnation des droits et certaines institutions européennes jouent encore un rôle positif important. Par exemple, un rapport du Conseil de l’Europe [qui n’est pas une institution de l’UE mais que bon nombre de citoyens prennent pour telle. NDLR] sur les droits de l’Homme en Grèce a rappelé que toutes les politiques d’austérité appliquées mènent à la négation des droits les plus élémentaires, tels que des siècles de culture européenne les ont construits. Malheureusement, ces constats ne passent pas dans les médias. Le sentiment dominant reste que la gestion actuelle aboutira quelque part. Or pour le moment, on doit bien constater que ça n’aboutit nulle part.


Précisément, comment jugez-vous la situation actuelle ?

Nous sommes au cœur d’un basculement de modèle vers une société plus divisée que jamais, avec une partie importante de la population paupérisée, précaire, au chômage, et l’autre qui continue à fonctionner malgré tout. Cette stabilisation précaire est considérée comme un succès. Et si, en plus, l’économie commence à croître de 0,5% dans les années qui viennent, ce sera considéré comme une grande victoire. D’une certaine manière, le discours dominant a évacué la question du chômage, de la précarité, de la pauvreté, des services publics, et de la perte de capacité productive du pays.


Pour vous, quelles sont les possibilités de sortie de ce modèle, de cette crise ? Vous avez notamment écrit sur la question de la dette. [2]

Ce qu’il faut comprendre sur la question de la dette grecque, et d’ailleurs sur toute dette, c’est que l’économie, c’est la production. L’économie, ce n’est pas un portefeuille, un tiroir avec de l’argent. Pour que l’économie aille de l’avant, produise des biens et services et offre des possibilités d’emploi aux gens, il faut de la production. On n’aide pas un pays à rembourser sa dette en créant un chômage d’1,5 million de personnes et en y semant la pauvreté. Or, c’est ce qui se passe actuellement. La politique menée ne donne pas la possibilité à la Grèce de payer sa dette : c’est une politique d’endettement continuel et croissant qui va devoir s’arrêter à un certain moment. Il faudra bien accepter que ce pays ne puisse plus rien faire en l’absence de relance de la production. Mais on pousse la logique d’austérité actuelle jusque-là où on peut aller politiquement et socialement, alors que la seule logique économiquement sensée à long terme serait d’effacer la dette et de donner la possibilité à l’économie de produire.

En Grèce, on recourt souvent à l’exemple de l’Allemagne de 1953. La dette y a été effacée et rééchelonnée pour ne pas écraser le pays. Or c’est exactement le contraire que l’on fait avec la Grèce maintenant. On ne lui donne pas la possibilité de produire et on instaure un type de gestion qui n’arrivera jamais à redresser le pays économiquement et socialement. Sans parler des questions d’environnement.

Ce qui mène à cette logique folle, c’est l’idée que les banques doivent absolument récupérer tout ce qu’elles ont prêté. C’est oublier un peu vite que ces banques privées ont consenti à prêter cet argent sous leur propre responsabilité. Les banques privées disposent de ce pouvoir de créer de l’argent et veulent absolument que le système politique fonctionne de manière à leur permettre d’obtenir un rendement maximum sur cet argent fictif. Cet argent, ce n’est pas celui des épargnants allemands ou de n’importe qui d’autre : il a été créé par les banques.

Ce que dit Syriza [3], c’est que s’il y a un gouvernement de gauche avec une majorité au parlement, une négociation aura lieu avec la Troïka et, qu’à ce moment-là, la solidarité européenne sera absolument cruciale pour permettre au gouvernement grec d’obtenir une réduction importante de la dette, un rééchelonnement ou bien une cessation de paiement provisoire. Plusieurs formes de sortie sont possibles.


Vous voyez donc cette négociation comme une échéance à moyen terme ?

Tout le monde est désormais d’accord pour dire que le paiement pur et simple de la dette n’est pas viable. Si la Grèce s’enfonce dans une impasse encore plus sérieuse qu’actuellement, avec par exemple une sortie de l’euro, tout va s’écrouler et aucune dette ne sera payée. Les Grecs mourront de faim mais la dette ne sera toujours pas payée. Il n’y a donc pas d’autres perspectives à moyen terme que cette négociation.


Qu’est-ce que Syriza attend concrètement des forces présentes au Parlement européen et de la société civile européenne ?

Syriza souhaite une solidarité des grands syndicats, des mouvements sociaux, des Verts, du mouvement associatif. Sans cette solidarité, la situation sera dramatique. L’approche « tranquillisante  » de ce qui se passe en Grèce est dangereuse : on dit que les choses vont mieux sans se rendre compte du tournant historique auquel nous assistons. Si l’Europe décide in fine qu’un pays (ou plusieurs pays parce qu’il ne s’agit pas seulement de la Grèce) peut vivre dans la misère avec des taux de chômage de 30% et que cette situation est compatible avec l’idéal européen, ce serait très grave !


Concernant Syriza, avez-vous le sentiment qu’il y a une attente de la population envers ce parti ?

La Grèce connaît un renouveau de citoyenneté. Elle a précédemment beaucoup vécu sur un modèle d’individualisme et de privilèges partiels... Mais on assiste désormais à un renouveau de l’économie sociale et solidaire et même du syndicalisme. Plus simplement, il y a aussi la majorité de la population qui attend qu’un bon gouvernement prenne les bonnes décisions. La Grèce est encore un pays européen dont la population s’attend à avoir un système de santé, des pensions, des droits sociaux. C’est lié à ce sentiment d’appartenance à l’Europe. Enfin, certains veulent un gouvernement de gauche qui va demander une renégociation de la question de la dette. Si les gens votent à gauche, ce sera principalement pour cette raison. Les citoyens de n’importe quel pays européen feraient la même chose, s’ils se trouvaient dans une situation pareille.


Vous parlez d’économie sociale et solidaire. Vous travaillez dans ce secteur. Pensez-vous que c’est une alternative appelée à se pérenniser. Comment réagissent la population et le gouvernement face à cette alternative ?

Cette alternative ne concerne pas la majorité de la population. Des structures solidaires [4] ressurgissent en matière d’aide aux personnes qui ont besoin de nourriture, de logement, de soins de santé. On assiste à un véritable bouillonnement, qui va des coopératives agricoles aux cliniques sociales.

Une réflexion stratégique se développe sur la manière dont ces structures vont pouvoir couvrir les besoins en termes de consommation ou de services sociaux. Elles constituent en outre fort probablement la seule possibilité de résorption du chômage. Je n’en vois pas du côté de l’initiative privée à but lucratif. Le secteur de l’économie sociale et solidaire prend conscience de l’importance de son rôle dans la situation actuelle. D’ailleurs, cette importance, même le gouvernement la lui donne… à sa manière et dans sa vision évidemment. À savoir, donner un peu d’argent à des volontaires ou des travailleurs à bas salaires pour qu’ils couvrent certains besoins. Et puis, ce qui est à mon avis aussi important d’un point de vue gouvernemental, c’est que les gens les plus mobilisés, les plus inventifs, les plus capables vont être absorbés par ces tâches et ne vont pas s’occuper d’autre chose…


Vous dites que cette réflexion ne touche pas la majorité, mais prend-elle plus d’ampleur au fil du temps ? Les médias en parlent-ils ou ce bouillonnement reste-t- il cantonné à une sphère alternative ?

Ce mouvement a une très grande popularité et une très grande audience. L’économie solidaire se crée aussi par des initiatives qui ont comme résultat des redistributions de revenus. C’est par exemple le cas pour les médecins : ils sont payés par les hôpitaux mais travaillent aussi dans des structures solidaires. La question qui se pose à ces dynamiques est essentiellement celle de l’emploi, de la professionnalisation et de la création de postes salariés. À ce sujet, un consensus commence à se dégager en faveur d’une forme d’unification et de création de structures plus permanentes permettant notamment d’augmenter la production.

Le rôle de l’économie solidaire dans la reconstruction de l’économie serait de pousser dans la direction de l’emploi. Certaines initiatives vont dans ce sens mais elles souffrent encore d’un manque de structures de soutien, de difficultés de financement et d’importants problèmes légaux. Le point de départ est en effet celui d’une société de salariés avec une mentalité de salarié  : « Je trouve un patron et je travaille ». Passer à une société dans laquelle les gens s’impliquent eux-mêmes dans la planification, la gestion et les choix requiert donc des changements très profonds.


Vous avez écrit que la question de la justice sociale doit être un préalable et pas le résultat d’une politique. Qu’entendez-vous par là ?

La question du changement climatique et de l’environnement est emblématique à cet égard : certains vont pouvoir y survire et d’autres seront dans une situation invivable. La question de la justice sociale est intimement liée à celle de l’environnement. Si on ne la prend pas comme préalable, on ne l’aura pas comme résultat.

Auparavant, la croissance économique était le sésame qui permettait d’offrir des ressources susceptibles d’augmenter les salaires et de construire un État social. Désormais, les questions sociales doivent se poser dès le départ comme des questions également environnementales, ce qui nécessite une refonte radicale de notre appareil productif pour intégrer ces nouvelles contraintes.

Mots Clés : Europe

[1] Vous pouvez trouver une interview en vidéo de Petros Linardos sur le site de Barricade http://www.barricade.be/medias/videos/crise-grecque-une-opportunite

[2] P. Linardos, « Les salariés grecs dans la crise et le programme du mémorandum », revue Transform !, n°7, décembre 2010, disponible sur le site : www.espaces-marx. net.

[3] Pour un portrait de Syriza, voir G. Moschonas, « Le moment Syriza », Politique, n°81, septembre-octobre 2013.

[4] Sur ce sujet : Quentin Mortier, Peut-on se réjouir de la naissance d’une économie sociale grecque ?, Saw-B, analyse 2013, accessible en ligne : www.saw-b.be.

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    Le texte de Petros Linardos est à la fois très clair et lucide. A lire d’urgence !
    Posté par Gabriel Colletis, le 11 mai 2014