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Portrait

Enrico Berlinguer, austérité et morale

Hugues LE PAIGE

À la tête du Parti communiste italien de la grande époque, seul parti communiste d’Europe occidentale qui fut au seuil du pouvoir après la Seconde guerre mondiale, Enrico Berlinguer disparut brutalement il y a trente ans. Retour sur une épopée où l’utopie communiste semblait prendre corps en accord profond avec l’exigence démocratique, et non contre elle.

Les six membres de la direction du PCI, qui selon la tradition communiste, forment le piquet d’honneur autour du cercueil d’Enrico Berlinguer fixent l’horizon sans ciller. Ce 12 juin 1984, au siège du PCI, rue des Botteghe Oscure (Boutiques Obscures), un flot incessant des militants communistes rendent hommage à leur secrétaire général qui est mort la veille des suites d’une hémorragie cérébrale qui l’a frappé en plein meeting à Padoue. Berlinguer est mort, debout, à la tribune de la réunion électorale – le scrutin européen doit avoir lieu le 17 juin- alors qu’une fois encore, inlassablement, il répète le rôle essentiel des communistes italiens dans l’indispensable changement démocratique de l’Italie. Le vieux président socialiste Sandro Pertini s’est précipité à Padoue. Il pleure Berlinguer comme un fils perdu. C’est lui qui ramènera personnellement le cercueil du secrétaire général à Rome dans son avion présidentiel. Au milieu du peuple communiste en deuil, amis et adversaires politiques vont s’incliner devant la dépouille d’Enrico Berlinguer. Parmi les cinquante délégations étrangères, Mikhaïl Gorbatchev, numéro 2 du Kremlin, encore peu connu en Occident, conduit la représentation soviétique. Yasser Arafat, le chef de l’OLP, est un des premiers à rendre hommage. Pendant des heures, des dizaines de milliers d’Italiens attendent en longues files ininterrompues depuis la Piazza Venezia à quelques centaines de mètre de là. Les fleurs s’amassent devant le Palais des Botteghe Oscure : parmi, elles un bouquet de « Solidarnosc ».

Vers midi, sous un soleil écrasant, un homme fend la foule qui attend dans le recueillement. Quelques cris jaillissent mais ils sont vite réprimés. Dans un impeccable costume gris clair, cet homme aux cheveux et à la moustache blanche, c’est Giorgio Almirante, le chef du MSI, le parti néofasciste qui pour la première – et la dernière – fois franchit le portail des Botteghe Oscure. Almirante est reçu par deux dirigeants historiques du PCI, Nilde Jotti, présidente de la chambre et veuve de Palmiro Togliatti et Giancarlo Pajetta, ex grand commandant partisan. On ne sait si, dans la chambre ardente, au moment de s’incliner devant la dépouille de Enrico Berlinguer, le regard de Giorgio Almirante, acteur de la république fasciste de Salò [1] croisa un instant celui de Armando Cossutta, ancien résistant de la brigade Garibaldi qui, à cet instant, faisait partie du piquet d’honneur. « Je suis simplement venu saluer un homme extrêmement honnête », dit Almirante.

Je n’ai pas assisté à la scène [2] mais j’étais dans la foule à l’extérieur et j’ai capté ses réactions. Pour tous, l’inimaginable diversité des hommages rendus à leur leader, témoignait de la place occupée par le PCI dans la société italienne et honorait un homme qui incarnait, précisément la droiture et l’honnêteté en politique. Ils n’avaient pas tort.

Le lendemain, jour des funérailles, toute l’Italie est à Rome. Des milliers de cars et 25 trains spéciaux ont traversé le pays du Nord au Sud. Combien sont-ils ? Près de deux millions, certainement. Peut-être plus. Il fait très chaud. Trois cortèges convergent vers la Piazza San Giovanni où a lieu l’hommage funèbre. Celui que j’emprunte arrive de la Gare Ostiense. C’est là que sont arrivés les cars de la Toscane rouge avec mes amis de la section de Mercatale Val di Pesa avec qui je réalise un documentaire. Ils sont mes témoins privilégiés de la douleur et du profond sentiment de perte éprouvés par des millions d’Italiennes et d’Italiens. Ils ne le savent pas encore mais ils le pressentent : la mort de Berlinguer marque la fin d’une époque. Comme ils ne connaissent pas bien Rome, ils me demandent de prendre la tête du groupe et de porter le drapeau de la section afin de tracer le chemin [3]. Nous arrivons au Colisée.

Le corbillard, précédé de dizaines de voitures chargées de couronnes mortuaires, traverse la ville. Des jeunes s’emparent des fleurs qu’ils lanceront sur le cercueil. Des fanfares jouent à répétition et au ralenti « Bandiera Rossa ». Au passage du corbillard, les poings se ferment, se crispent. Les visages se tendent. Les regards sont embués. « Enrico, Addio. Enrico siamo là ! ». On applaudit, selon la tradition italienne, le passage du corbillard.

Berlinguer était un dirigeant politique – mais aussi un homme d’état – on verra plus loin comment il faut l’entendre- qui incarnait ce qu’on pourrait appeler « il bel partito », le « beau parti » comme on dit « il bel paese » à propos de l’Italie. Un parti où la participation avait un sens avec comme une certitude que les choses pouvaient changer. Cet homme timide et discret dégageait une véritable « force tranquille ». Le PCI comptait des orateurs plus brillants, comme Pietro Ingrao ou Giorgio Amendola qui, sur des positions opposées, pouvaient tenir un congrès une haleine pendant plusieurs heures. Mais la sobriété très classique et sans effet de manche de Berlinguer exaltait l’intelligence de ce ceux qui l’écoutaient. C’était son charisme particulier que j’ai pu vérifier à de nombreuses reprises. J’ai rarement assisté à une telle communion. Entre le culte de la personnalité et l’admiration où se mêlent raison et émotion, il y a une belle frontière que l’on pouvait ressentir ce 13 juin 1984 sur la Piazza San Giovanni.

Dans la mort, Enrico Berlinguer obtenait la légitimité démocratique que les autres forces politiques (démocratie chrétienne et socialistes, en tête, lui avaient toujours refusée). Quelques jours plus tard, les élections européennes offrent une victoire posthume à Enrico Berlinguer. Pour la première – et seule- fois le PCI réalise le « sorpasso » tant attendu et devient le premier parti d’Italie avec 33,33% des voix contre 32,96 à la Démocratie chrétienne. Éphémère victoire. Avec le recul, les funérailles de Berlinguer résonnent plutôt comme l’enterrement annoncé du PCI qui disparaîtra en 1991. Mais ceci est une autre histoire [4].


Enrico Berlinguer est né le 25 mai 1922 à Sassari en Sardaigne dans une famille bourgeoise de tradition démocratique, républicaine, et bien entendu antifasciste. Enrico Berlinguer ne participe pas à la résistance armée mais s’inscrit au PCI en août 1943, à la chute du fascisme. D’emblée, il crée et devient secrétaire de la Jeunesse Communiste de Sassari. En janvier 44, suite à une manifestation qu’il organise à Sassari pour réclamer du « pain et du sucre » pour la population, il est arrêté et emprisonné pendant trois mois. En juin 44, son père qui vient d’être désigné « commissaire adjoint pour la répression des délits fascistes » lui fait rencontrer Palmiro Togliatti qui a été son compagnon d’études. Il demande au secrétaire général du PCI d’engager son fils Enrico qui a décidé de travailler pour le parti. C’est le début d’une ascension fulgurante qui fera dire, à Giancarlo Pajetta que « Berlinguer s’était inscrit…à la direction du parti ». En tous cas, en un an, le jeune Berlinguer a fait la preuve de ses talents d’organisateur et de médiateur dans des situations délicates qui ne manquent pas au lendemain de la guerre au sein du PCI. Il conquiert l’estime et la confiance de Togliatti et de Luigi Longo, le numéro 2 du parti et, en janvier 46, il devient le plus jeune membre du Comité Central. A la jeunesse, à la direction, au secrétariat, à la formation, dans les fédérations, à l’international, Berlinguer exécute le parcours parfait d’un futur dirigeant d’un parti communiste. Elu, pour la première fois, député en 1968, il devient vice-secrétaire du Parti, en raison de l’état de santé du secrétaire général Luigi Longo. En 1972, à la mort de ce dernier, il lui succède et conduira le parti jusqu’à sa disparition le 11 juin 1984.


Le laboratoire des années 70

Pour tenter de dresser le bilan du « berlinguerisme », il faut s’attacher à la décennie des années 70. Le PCI est alors à l’apogée et au moment le plus avancé de son projet politique. Il est au seuil du pouvoir. Même s’il ne le franchira pas, autant pour des raisons qui tiennent au veto des autres forces politiques qu’à l’opposition des Américains comme des Soviétiques qui, pour des raisons différentes, ne veulent pas de la participation du PCI au gouvernement. Mais dans la gauche européenne, le parti d’Enrico Berlinguer est regardé comme un modèle. On ne parle, alors, que du « laboratoire politique » italien.

A la fin des années 60, l’Italie est en ébullition. Le mai 68 italien s’est étiré en « mai rampant » et se prolonge sur « l’automne chaud » de 1969. La contestation n’est pas qu’étudiante, elle gagne des secteurs importants du mouvement ouvrier qui, à force de luttes radicales et originales, obtiennent des victoires significatives. Pour la première fois de son histoire, le PCI est talonné par une extrême gauche aux formes – et organisations- variées mais qui n’est pas quantité négligeable. D’abord surpris, le PCI, contrairement au PCF, ne coupera pas le dialogue et récupérera dans les années suivantes une partie importante de ces militants. Même si en interne, le PCI n’hésite pas à exclure son aile gauche du "Manifesto". 1969, c’est aussi le début de la « stratégie de la tension » et des premiers attentats meurtriers de l’extrême droite. Dans une situation économique dégradée, l’Italie vit en crise politique permanente : les combinaisons et coalition éphémères se font et se défont autour de la Démocratie Chrétienne avec, selon les cas, le PSI, le PSDI (Parti Social-Démocrate, le PRI (Parti Républicain) ou le PLI (Parti libéral). Le pays bruisse de rumeurs de coup d’état. En mars 1972, à la veille du congrès du PCI qui va le désigner comme secrétaire général, Enrico Berlinguer revient sur l’appel aux catholiques de Togliatti, en 1963 à Bergame : « Aucune politique de réforme n’est possible sans l’accès des masses populaires à l’aire de gouvernement et sans la collaboration des trois grands courants populaires : communiste, socialiste, catholique.  » [5] Ce qui apparait comme les prémices du « compromis historique » est, en fait, martelé, jusqu’à l’obsession, par les dirigeants du PCI… depuis 1947. Quand on disait continuité !

Entretemps, les Brigades Rouges (et les autres groupes terroristes se revendiquant du « communisme combattant ») sont entrés en scène et vont occuper le terrain pendant près d’une décennie.

Le 28 septembre 1973, Enrico Berlinguer publie le premier des trois articles qui dans Rinascita, l’hebdomadaire théorique du PCI, va définir la proposition de « compromis historique » sous le titre « Réflexions sur l’Italie après les évènements du Chili ». Le gouvernement d’Unité Populaire au Chili vient d’être renversé par l’armée et la CIA et le président Allende y a trouvé la mort. Ces évènements ont fortement impressionné la gauche en Italie, comme ailleurs mais il ne s’agit pas d’une improvisation après la tragédie chilienne, ni d’une stratégie circonstancielle. D’ailleurs dans ces articles, Berlinguer reprend, encore une fois, la ligne togliatienne (du tournant de Salerne en 1944 au congrès de 1962) qui répétait que la seule voie ouverte en Italie au PC et « le devoir le plus révolutionnaire » consistait à « instaurer une régime de démocratie avancée, avec des réformes de l’ordre économique et social et l’avènement à la direction de la société d’un nouveau bloc des forces progressistes. » Le « compromis historique » s’inscrit en droite ligne dans cette voie de l’unité démocratique. Berlinguer part de l’échec de l’expérience chilienne pour affirmer que l’on ne gouverne pas avec 51 % des voix – la crainte d’un pays coupé en deux est récurrente -et qu’une « alternative de gauche », en Italie, est insuffisante pour exercer le pouvoir. Il faut, dit-il, « une alternative démocratique » c’est-à-dire « la perspective politique d’une collaboration et d’une entente entre les forces populaires d’inspiration communiste et socialiste avec les forces populaires d’inspiration catholique, avec la participation d’autres formations démocratiques. » [6] Mais le concept de compromis historique va plus loin : non seulement on ne peut construire le socialisme qu’avec le concours de toutes les couches populaires mais « l’autre » (en l’occurrence, en Italie, le catholicisme) est aussi porteur de valeurs fondamentales que le marxisme ne saurait négliger [7]. Berlinguer assume le terme ambigu de « compromis » - il aurait pu s’en référer au « bloc historique » et affirme avoir consciemment voulu provoquer afin de nourrir le débat. Et, en décembre, il confirme en déclarant devant une assemblée ouvrière à Ravenne que seule cette politique pouvait permettre la transformation de l’Italie. Elle est même, ajoutait-il, en reprenant encore une fois la formule de Togliatti, « la seule politique – utilisons un mot engagé- révolutionnaire qui soit possible en Italie. » [8]

Le champ des possibles et le champ des blocages

Et le compromis historique fait débat. Au sein même du Parti certains craignent une perte d’identité (l’aile gauche), d’autres préfèrent une alliance laïque avec le PSI (une partie de l’aile droite). A cette époque et depuis le début de sa carrière, Berlinguer gouverne le parti au « centre » s’appuyant tour à tour sur les uns et les autres sans jamais provoquer de fractures (sauf en 1969, lors de l’exclusion du groupe du « Manifesto »). Du côté socialiste, on craint surtout d’être exclu d’un tête à tête PCI/DC. Berlinguer précise d’ailleurs « qu’il ne s’agit pas d’un accord de pouvoir à deux, ni d’un projet de bipartisme mais que la préoccupation centrale est d’éviter la cassure du pays en deux et la scission de l’État » [9], sur base de la tragique expérience chilienne. Des intellectuels proches des socialistes ou de l’extrême gauche dénoncent une entreprise visant à supprimer toute opposition politique. D’autres y voient une preuve supplémentaire de la social-démocratisation du PCI. Enfin, les plus lucides soulignent le danger d’une usure du parti par l’incroyable force d’inertie de la DC. Car, une fois encore, la « baleine blanche », comme on appelait la DC, détient les clefs de l’évolution du cadre politique. Et, elle n’ouvrira pas la porte, se contentant de l’entrebâiller mais à quel prix !

De longue date, les communistes sont convaincus de ne pouvoir former un gouvernement en opposition à la DC et aux forces populaires que représente, entre autres, ce parti interclassiste. Réussir le compromis historique supposait que d’une crise de la DC (il n’en manquait pas) émerge les courants les plus progressistes. Cette analyse est partagée par l’ensemble du groupe dirigeant autour de Berlinguer. Elle s’avèrera être une illusion. Mais dans les années 70, le PCI y croit et surtout il estime, plus que jamais, qu’il doit entrer « dans l’aire de gouvernement » (participation au gouvernement ou au moins à la majorité parlementaire) pour permettre à l’Italie d’affronter toutes ses crises (économique, sociale, politique, institutionnelle) y compris face au terrorisme au aux attaques contre la Constitution Républicaine (ce qui est une priorité pour le PCI). Il faut rappeler que cette constitution de 1946, fondée sur le droit au travail, est sans doute la plus progressiste au monde.

Seul, ou à peu près, au sein de DC, Aldo Moro pense à un accord avec le PCI mais il manœuvre avec une infinie prudence qui n’ira jamais jusqu’à adhérer au compromis historique. Déjà, en 1969, lorsque l’Italie est en plein ébullition, on évoque, à propos de Moro, une « stratégie de l’attention » à l’égard du PCI. Sur le plan électoral, les communistes enregistrent un grand bond en avant au scrutin régional de 1975 : 33,40 % (contre 27,9 en 1970) tandis que la DC passe de 37,8 à 35,3%. Le PCI va désormais gérer un nombre important de régions en plus de grandes villes (notamment dans le centre « rouge » : Emilie Romagne, Toscane, Ombrie) en général en alliance avec le PSI mais aussi d’autres petits partis laïcs. A partir de là, tout s’accélère, Berlinguer qui a affirmé une autonomie de plus en plus conflictuelle avec l’URSS [10] et qui a fait des libertés un des conditions du socialisme déclare dans une interview au Corriere della Sera qu’il ne souhaite pas que l’Italie sorte de l’OTAN notamment, dit-il, « parce qu’il y sera plus en sécurité pour construire la voie italienne au socialisme. » [11]

Les 20 et 21 juin, après une nouvelle crise d’un gouvernement DC/PSI, ont lieu des élections législatives décisives que le même « Corriere » estime être « les plus importantes depuis 1948 ». Durant ce mois de juin, tout le champ politique de l’Italie est mis en évidence, le champ des possibles comme celui des blocages. C’est sans doute le moment le plus hégémonique du PCI. Face aux affaires et aux scandales en tous genres, devant l’impuissance et le clientélisme de la DC et de ses alliés, Enrico Berlinguer apparaît comme un des seuls hommes d’Etat de la péninsule. Durant la campagne, les communistes ont mis le compromis historique entre parenthèse, sachant qu’il est refusé par toute la DC et plaident pour un gouvernement de « solidarité nationale ».

Le verdict tombe le 21 juin 1976 : le PCI obtient 34,4% mais la DC remonte à 38,7%. Le « sorpasso » (le dépassement) n’a pas lieu. L’occasion ne se représentera plus [12]. La DC a encore une fois joué, avec succès, la carte du rempart anti communiste [13]. Un grand journaliste de droite, Indro Montanelli, avait invité les Italiens « à voter DC en se bouchant le nez ». Il a été suivi. Même si le résultat du PCI est remarquable : c’est son meilleur score historique. Il est l’aboutissement d’une séquence qui a porté le PCI au sommet de sa popularité : des victoires ouvrières de l‘automne chaud à l’offensive en faveur du compromis historique en passant par la victoire au referendum sur le divorce. A cette époque le PCI compte 1 600 000 membres [14]. Aldo Moro dira : « Nous sommes deux vainqueurs. Problème ! ».

L’abstention et l’austérité

Le contexte est difficile d’autant que Bettino Craxi a pris le contrôle du PSI et qu’il n’aura de cesse de tenter de « redimensionner » le PCI et d’arracher des parts de pouvoir à la DC. Face au développement de la crise et aux menaces du terrorisme et faute d’un compromis historique dans l’impasse, Berlinguer décide, au nom de l’union nationale, l’abstention lors du vote de confiance au gouvernement Andreotti. C’est une première depuis 1947. Certes, le PCI entre dans « l’aire de gouvernement » mais par la petite porte…

Très critique, Rossanna Rossanda écrit dans le « Manifesto » : « Le PCI offre l‘abstention sans avoir le gouvernement d’urgence. Il approuve un gouvernement DC, gratis ! ». D’une manière générale, à la gauche du PCI (mais aussi certains en son sein) on critique la politique de rigueur et de sacrifices sans contreparties. En 1977, par deux reprises, Berlinguer tente d’expliquer en quoi l’austérité est non seulement une nécessité si elle s’accompagne d’un plan de reconversion industrielle mais aussi pourquoi elle est « une occasion pour transformer l’Italie ». Le discours est inaudible car le gouvernement Andreotti mène « une politique des deux temps » : d’abord les sacrifices pour le travailleurs, ensuite les (hypothétiques) réformes en faveur de la société. Pourtant ce discours sur l’austérité, peu connu ou trop vite assimilé à la rigueur libérale, reste un apport essentiel de la pensée berlinguerienne qui mérite un débat approfondi.

En janvier 77, devant un colloque d’intellectuels à Rome et une assemblée ouvrière à Milan, Berlinguer développe sa conception de l’austérité [15]. « L’austérité, aujourd’hui, dit Berlinguer, n’est pas un simple instrument de politique économique auquel il faudrait recourir pour surmonter une difficulté conjoncturelle, pour permettre la reprise et la restauration des vieux mécanismes économiques et sociaux. Ça, c’est la manière dont l’austérité est conçue et présentée par les groupe dominants et par les forces conservatrices. Pour nous, l’austérité est le moyen de contester jusqu’aux racines un système qui est entré dans une crise structurelle, de fond ; le moyen de jeter les bases d’une victoire sur ce système et de dépasser un mécanisme dont les caractéristiques sont le gaspillage, le gâchis, l’exaltation des particularismes et de l’individualisme les plus effrénés, de la consommation la plus folle ». Très clairement, pour Berlinguer, cette austérité-là se présente comme une alternative aux tendances spontanées de l’économie capitaliste [16] Mais, ajoute-t-il, elle veut aussi promouvoir « la coopération internationale et la redistribution des richesses » entre Nord et Sud de la planète, « la pleine égalité » et la jouissance par tous « des biens authentiques comme la culture, l’instruction, la santé, un rapport libre et sain avec la nature. »

Deux ans plus tard, Berlinguer reviendra sur la crise du capitalisme vue sous l’angle de la qualité du développement : « Aujourd’hui, écrit-il, dans les mouvements de masse et d’opinion qui concernent des millions de personnes, est mis en discussion la signification, le sens-même du développement (…) le que produire, le pourquoi produire. Mais cela signifie aussi se demander comment la classe ouvrière peut intervenir dans la structure économique du pays pour répondre aux nouveaux « pourquoi », c’est-à-dire à la fois déterminer les nouvelles motivations susceptibles de donner un sens au travail et fixer les nouvelles mesures qui le garantissent à tous. [17] » Il y a clairement une mise en cause du productivisme et comme les prémisses d’une pensée ecosocialiste. Mais dans le contexte d’une austérité qui, elle, était bien des plus classiques, ce message ne pouvait être entendu. Au contraire, les mouvements de protestation se multiplient et le PCI s’était mis en situation de devoir assumer une politique dont il ne contrôlait aucun des rouages essentiels. C’est évidemment tout bénéfice pour la DC et ses alliés. Au même moment se développe un fort mouvement de contestation parmi les jeunes précaires et exclus du travail. De la fantaisie des « indiens métropolitains » à la violence des « autonomes », la cible principale de la contestation est bien le PCI. Fin 77, devant la dégradation générale de la situation le PCI demande la formation d’un gouvernement d’urgence avec participation communiste. Aldo Moro pense qu’on y arrivera un jour…mais ne propose qu’une entrée au sein de la majorité parlementaire. Dépité mais parce qu’il entretient une relation de confiance avec Moro, Berlinguer accepte. La veille du vote de confiance, le 16 mars 1978, Aldo Moro est enlevé par les BR. L’assassinat de Moro le 9 mai signe la mort définitive du compromis historique. Dans une Italie déstabilisée par le terrorisme et les actions de diverses officines internationales, le PCI est le garant des institutions démocratiques et le bouclier de la Constitution républicaine mais il est tenu à l’orée du pouvoir. En janvier 1979, Berlinguer annonce le retrait du PCI de la majorité nationale. La solidarité nationale a vécu. Aux élections législatives de juin 79, le PCI enregistre une sévère défaite et perd un million et demi de suffrages (- 4 %).

L’impossible compromis historique et son succédané la « solidarité nationale » révèlent les limites et les ambiguïtés de la stratégie berlinguerienne, même si les questions posées par le secrétaire général du PCI sur les conditions de transformation de la société dans les pays avancés demeurent fondées. La période tragique de 1976 à 1979 indique aussi que le PCI reste subalterne à la DC malgré son hégémonie culturelle sur une grande partie de la société italienne et son poids politique (un tiers de l’électorat). Avec cette défaite se conclut ce que l’on appelé le temps du « Premier Berlinguer ».

Alternative démocratique et question morale

Le 23 novembre 1980, un terrible tremblement de terre provoque la mort de près de 3000 personnes en Campanie et en Basilicate. A la télévision, le président Sandro Pertini dénonce violement les responsabilités du gouvernement dans le retard apporté aux secours et la spéculation immobilière dans les régions dévastées. A la même époque le scandale de la loge P2 [18] entraine la démission de deux ministres. Le 27, Enrico Berlinguer déclare devant la direction du PCI : « nous devons prendre les choses en main » et propose un gouvernement « différent », d’alternative démocratique à l’initiative du PCI et basé sur la « question morale ». Le Second Berlinguer nait sous le signe de la radicalité. «  La tension éthique qui fonde son engagement politique, écrit un de ses biographes, Francesco Barbagallo, déplace sur des positions radicales, le centriste qu’il avait été pendant des décennies dans le parti mais c’est le contexte qui changeait, lui restait fidèle à ses idées. » [19]. Sans doute, mais on ne pouvait pas ne pas y voir une révision critique de sa propre ligne politique. Comme le souligne rétrospectivement Giuseppe Chiarante, dirigeant du PCI à l’époque, Berlinguer veut « regarder au-delà des limites de l’économisme et du politicisme qui avaient pesé négativement dans les décennies précédentes, y compris durant les années 70, sur l’action des communistes italiens. » [20] Tout cela ne va pas sans contestation y compris au sein même du PCI.

Sur la « question morale » elle-même, Berlinguer est la cible de critiques virulentes, d’autant qu’elle succède à son plaidoyer en faveur de l’austérité. Il est accusé d’être un moraliste antimoderne et de couver l’antipolitique. Les attaques viennent principalement des socialistes qui, en compagnie de la DC, ont quelques raisons de se sentir visés. Mais il ne faut pas s’y tromper, pour Berlinguer, la question morale n’est pas « morale », elle est politique.

Dans un entretien, désormais historique, avec Eugenio Scalfari, le directeur-fondateur de La Repubblica, Enrico Berlinguer s’explique longuement à ce propos [21]. « Les partis ont dégénéré et c’est l’origine des malheurs de l’Italie. Aujourd’hui les partis sont surtout des machines de pouvoir et de clientèles : faible connaissance – et mystificatrice – des problèmes de la société et des citoyens, idées, idéaux et programmes réduits et vagues, sentiments et passion civile, zéro. Ils gèrent des intérêts les plus disparates, les plus contradictoires parfois mêmes louches, et de toute manière, sans aucun rapport avec les besoins et les exigences émergentes ou en les déformant sans poursuivre le bien commun. Leurs structures elles-mêmes sont désormais conformes à ce modèle et ne sont plus des organisations du peuple (…) Ce sont plutôt des fédérations de courants, des « camarillas », chacune avec un « boss » et des « sous boss ». Berlinguer ajoutait : « Sans démanteler cette machine politique, tout assainissement économique, toute réforme sociale, toute avancée morale et politique sera condamnée d’avance. » « Moralisme ? Non, c’était une critique radicale de tout le système politique, y compris de la manière dont s’était construit le compromis historique », répond Lucio Magri, animateur historique du Manifesto. [22]

Toujours dans la même interview, Berlinguer ajoutait deux éléments autocritiques importants : « la défaite électorale de 1979 pouvait nous mettre à genoux. Non tant en raison de la perte de voix, ce qui était déjà grave, mais surtout parce que durant les gouvernements d’unité nationale nous avions perdu le contact direct et continu avec les masses (…) Par ailleurs, ajoutait-il, « nous avions compté que la possibilité que la DC pouvait se renouveler et se modifier (…) Je n’ai pas de difficulté à admettre que sur ce point nous nous sommes trompés, ou mieux que les moyens utilisés ne permettaient pas d’atteindre cet objectif. » [23] Dans ce qui sera sa dernière grande interview que l’on peut rétrospectivement considérer comme un testament politique, Berlinguer met aussi les choses au point quant à l’assimilation du PCI à un parti social-démocrate.

En réponse aux questions insistantes de Scalfari à ce sujet, et après avoir rappelé, encore une fois, qu’il ne veut pas suivre les modèles du socialisme réalisé jusqu’ici et avoir rassuré son interlocuteur sur la place du marché et de l’initiative individuelle, le secrétaire général du PCI ajoute « qu’il faut discuter de la manière de dépasser le capitalisme entendu comme mécanisme, comme système, qui crée aujourd’hui une masse croissante de chômeurs, de personnes marginalisées et exclues. » [24] Jusqu’au bout Berlinguer répètera cette pétition de principe. Au comité central du11 janvier 1982, il dit : « Plus que jamais, face à l’épuisement de « l’état social », on doit retrouver la validité du jugement de Marx sur le caractère intrinsèquement anarchique et antihumain du système capitaliste » et il redéfinit cette « troisième voie » [25], chère à Pietro Ingrao et que l’aile gauche du PCI portait depuis longtemps et qui refuse à la fois le socialisme « réel » et le capitalisme. Cette troisième voie réaffirme la stratégie des « réformes de structures (anticapitalistes) [26] », pouvant instiller « des éléments de socialisme » et qui était déjà largement présente dans les réflexions du PCI.

Il s’agit, par ailleurs, de dépasser le capitalisme « en construisant un socialisme qui se réalise dans la garantie de la sauvegarde des libertés démocratiques déjà conquises et dans leur développement. » Là aussi, jusqu’à la fin Berlinguer défendra l’identité d’un communiste démocratique qui ne s’assimile pas à la social-démocratie mais qui emprunte incontestablement au réformisme.

Toujours est-il que la volonté de Berlinguer d’entamer le renouveau de la politique à travers la « question morale » constitue un véritable tournant qui provoque des réactions très violentes. De la part de la DC, bien entendu, mais aussi du PSI dont le secrétaire général, Bettino Craxi a déjà installé avec un cynisme absolu les mêmes méthodes clientélistes et de corruption [27]. Mais également au sein même du parti où l’aile droite qui lorgne toujours du côté socialiste, craint de rester sans interlocuteurs. Giorgio Napolitano attaque durement et publiquement la position de Berlinguer. Il est vrai que celle-ci peut provoquer l’isolement du PCI. Mais devant l’état de la société italienne et des partis politiques le secrétaire général persiste et signe : le renouveau de la politique est la condition sine qua non de tout changement.

Et, pour lui, ce renouveau concerne aussi le PCI qui doit pouvoir s’ouvrir aux demandes et aux besoins des nouveaux mouvements sociaux et culturels (mouvement féministes, des jeunes marginalisés, des environnementalistes, des militants de différents secteurs associatifs) [28]. Cela signifie aussi que la construction alternative démocratique dépasse les rapports avec les seuls partis politiques mais concernent tous ces acteurs de la société civile impliqués dans le changement.

Berlinguer sur tous les fronts

En cette saison 1981-1982, Berlinguer est présent sur tous les fronts. La bataille pour le renouveau n’exclut pas de renouer avec une classe ouvrière que la politique de solidarité nationale avait éloignée du parti, bien au contraire. A l’été 80, Fiat annonce 15000 licenciements. Un combat difficile qui, vu le contexte, s’annonce même perdu d’avance [29]. Et pourtant, on retrouve Enrico Berlinguer devant les grilles de la Fiat aux côtés des travailleurs. Fuite en avant, maximalisme, comme il en fût accusé y compris au sein du parti ?

« Non », répond Lucio Magri, qui pose une autre question. « Pourquoi, après avoir douté et être resté aussi loin des luttes victorieuses, se compromettait-il dans un affrontement probablement perdant, recueillant un enthousiasme plein d’émotion de la part des travailleurs mais ouvrant aussi un fossé avec le patronat moderne et puissant ? Pour le comprendre, il suffit de lire ce que dit Berlinguer devant les grilles. La presse publia des mensonges à cet égard, écrit Magri. Berlinguer n’incita jamais à l’occupation de la Fiat. Il dit aux ouvriers : « C’est à vous qu’il revient de vous prononcer sur les formes de votre lutte, à vous et à vos syndicats de juger les accords acceptables. Mais sachez que, de toute façon, le Parti Communiste sera à vos côtés, dans les bons moments et les moins bons. » C’était un langage que l’on entendait plus depuis des années, ajoute Magri. L’affirmation renouvelée du caractère du parti, national et de classe. Ce n’était pas des paroles de circonstances. Elles exprimaient un choix médité et convaincu, implicitement autocritique. » [30]

En 1983, le PCI appuie les luttes spontanées qui se multiplient contre les mesures économiques et fiscales du gouvernement Craxi. Ce qui ne pas sans poser de problèmes avec les centrales syndicales bien plus timorées. Berlinguer, comme Ingrao, considère qu’il est extrêmement important de donner des objectifs politiques précis à ces luttes. De la même manière, Berlinguer engage pleinement le parti dans la bataille contre l’aménagement (prémices à la liquidation) de l’échelle mobile des salaires imposée par le même gouvernement Craxi. Cet engagement représente fidèlement le « second Berlinguer ». Sa nouvelle ligne politique « passe » dans le parti et son autorité naturelle, rarement contestée, l’impose aux dirigeants réticents. Mais il est vrai qu’elle se solde par un échec : les luttes ouvrières n’aboutissent pas, l’alternative démocratique ne trouve pas de partenaires politiques et le PCI, lui–même n’échappe pas au choc du libéralisme triomphant du début des années 80. Sans doute cette nouvelle ligne venait-elle trop tard, le parti avait été « usé » par la DC qui maintient jusqu’au bout son « préambule anticommuniste ». Cela n’empêche pas le PC d’être associé à différents niveaux du pouvoir étatique et de pleinement exercer ses responsabilités dans les régions et les villes. Ce qui entraine une professionnalisation poussée des cadres intermédiaires et supérieurs du parti. Avec comme double conséquence un appauvrissement du travail politique à la base et sur le territoire et plus d’intégration (« homologation », comme on dit dans la péninsule) au système. Le PCI produit des administrateurs compétents et intègres mais parfois trop bien intégrés.

Le parti de masse qui « faisait la politique [31], cher à Togliatti, le « parti de lutte et de gouvernement » promu par Berlinguer affronte les contradictions de la démocratie. Et puis surtout, au début des années 80, la pression idéologique du libéralisme, la tendance « au reflux sur le privé » n’épargne pas la société communiste.

De l’autonomie à la « déchirure »

Il est, en tous cas, un domaine où Berlinguer a totalement rempli sa mission : l’autonomie vis-à-vis de l’URSS avec une tentative plus difficile de créer un nouvel internationalisme. De Gramsci à Togliatti, les conditions spécifiques de la réalisation du socialisme dans les pays avancés avaient déjà largement été mises en avant. Dès après la guerre, Togliatti dessine « la voie italienne » et en 1956, après l’intervention soviétique en Hongrie et le rapport Kroutchev, il défend le « polycentrisme » au sein du mouvement communiste international. Par étapes, parce qu’il pense longtemps pouvoir contribuer à la transformation du communisme soviétique dans un sens démocratique, Berlinguer affirme son autonomie et critique ouvertement le modèle du PCUS. Le 11 juin 1969, alors qu’un an auparavant, le PCI a condamné sans ambages l’intervention soviétique à Prague, se tient à Moscou la Conférence mondiale des Partis Communistes. Berlinguer prend la parole. Pour la première dans l’histoire, est présenté au Kremlin un modèle de communisme différent du modèle soviétique. Et le principal responsable du PCI de rejeter tout à la fois les notions « de centre dirigeant » du mouvement communiste international, de « parti-guide », d’« Etat-guide ». Le PCI, insiste Berlinguer, élabore et conduit « en plein indépendance la lutte pour la révolution socialiste en Italie » qui doit se réaliser « dans un système politique pluraliste et démocratique ». Le choc est rude. A partir de 1975, sur l’onde de ses succès intérieurs, Berlinguer prend l’initiative de ce qui deviendra l’Eurocommunisme : une tentative, non pas de proposer un modèle, mais de constituer un pôle européen sur la base d’un communisme démocratique. Le projet suscite un grand espoir au sein de la gauche européenne mais il fait long feu. Les divergences avec le PCF qui instrumentalise complètement sa participation à des considérations de politique intérieure et les limites d’un PCE encore dans la clandestinité conduisent à l’échec.

Le 27 février 1976 à Moscou, le chef d’un PCI au faîte de sa gloire, s’adresse aux 5000 délégués de toutes les républiques soviétiques réunis pour le XXV congrès du PCUS. Berlinguer préconise devant eux « une société socialiste où doit se réaliser le plus haut niveau de démocratie » et qui entend garantir « le respect de toutes les libertés individuelles et collectives, de la liberté religieuse, de la liberté de la culture, de l’art et des sciences (…) dans un système pluraliste et démocratique [32] ». Cette dernière expression revenant désormais dans toutes ses interventions au sein du mouvement communiste international. L’accueil des délégués est glacial. Dix-huit mois plus tard, le 2 novembre 1977, toujours à Moscou mais cette fois pour le soixantième de la révolution d’octobre, Berlinguer enfonce le clou : la démocratie, dit-il, est « la valeur universelle sur laquelle fonder une société socialiste originale ». Ce qui revenait à nier la qualité de « socialiste » d’un régime qui refusait démocratie et pluralisme. Ce sera la dernière intervention de Berlinguer à Moscou dans une manifestation du mouvement communiste internationale.

L’évolution de la « voie italienne » vers le socialisme était arrivée à son terme. Fin décembre1979, Enrico Berlinguer condamne fermement l’intervention soviétique en Afghanistan. Le PCI dénonce un « acte d’agression commis par l’URSS » et « une politique de puissance » [33]. Un cycle se clôt définitivement en 1981 avec le « strappo » - la déchirure – quand, à propos du coup d’état militaire en Pologne, Berlinguer déclare que « la capacité « propulsive » du renouveau de la société développé dans les pays de l’Est est désormais épuisée » [34]. A la direction du PCI seul Cossutta, éternel philosoviétique » s’oppose à cette prise de position. Dès lors, il n’a de cesse de tenter de former un courant pro-soviétique qui ne dépassera jamais les 5 % des inscrits mais qui bénéficie d’importants financements de la part de Moscou. Si les positons de Berlinguer et de la direction sont largement partagées dans le parti, la question de « la capacité propulsive » fera encore débat dans de nombreuses sections et une certaine nostalgie prosoviétique ne s’éteindra jamais tout à fait même si elle demeure toujours très minoritaire.

Depuis plusieurs années déjà, Berlinguer consacre beaucoup d’efforts à construire un nouvel internationalisme en dehors du mouvement communiste international. Il multiplie les contacts internationaux. On a vu que la tentative de l’Eurocommunisme n’avait pas abouti mais Berlinguer veut élargir l’assise de la solidarité internationaliste dans deux directions. D’une part, il développe des rapports étroits avec une partie de la social-démocratie européenne – les contacts sont particulièrement chaleureux avec Willy Brandt et le SPD, d’autre part il entretient des liens de plus en plus étroits avec un certain nombre de mouvements de libération. Depuis le milieu des années 70, le secrétaire général du PCI martèle, chaque fois que l’occasion s’en présente, que l’enjeu géopolitique primordial est la fracture Nord/ Sud. Ces initiatives donnent lieu à de nombreuses rencontres et publications mais il n’en sort aucune forme de véritable organisation internationale.

La mort prématurée d’Enrico Berlinguer laisse naturellement une œuvre inachevée. Nul ne peut dire si les dernières batailles du « second Berlinguer » - notamment la « question morale », le renouvellement de la politique et du parti lui-même, auraient pu être menées à leur terme. Mais il est certain qu’elles auraient mieux armé la gauche, et en particulier le PCI, pour affronter la fin du XXe siècle, la chute du mur, l’offensive libérale et les effets de la mondialisation. On peut augurer que Berlinguer n‘aurait jamais accepté l’autodissolution du PCI [35]. Mais, par ailleurs, à sa politique très volontariste ne correspondait pas une véritable stratégie politico-culturelle à la hauteur de ses visées. On ne peut naturellement pas savoir qu’elle aurait été le sort de la gauche italienne si Berlinguer avait vécu. On sait seulement ce qu’elle est devenue après sa mort. Trente après sa disparition, deux « discours » (au sens le plus large du terme) de Berlinguer portent sur des problématiques que la gauche contemporaine doit toujours – et plus que jamais - affronter : l’austérité et la « question morale » (comme renouvellement de la politique). Discours prémonitoires qui témoignent d’une véritable vision de la politique. Même si comme le souligne son biographe Francesco Barbagallo, « Berlinguer n’est pas un théoricien, ni un politologue mais un politique qui toute sa vie a fait de la politique. Et pour lui, ajoute-t-il, la politique signifiait, toujours plus, œuvrer dans l’intérêt de la collectivité, défendre les droits et les intérêts les moins protégés ; et créer les conditions afin que les citoyens puissent consciemment participer aux choix qui conditionnent leur destin. [36] »

Il fait encore suffocant, en cette fin d’après-midi du 13 juin 1984, sur la Piazza San Giovanni, rendez-vous de tous les moments historiques de la gauche. Le catafalque est dressé au-dessus des marches qui conduisent à l’entrée de la Basilique Saint Jean de Latran. Le peuple communiste pleure celui que Sandro Pertini a dénommé « un juste ». Le vieux président, garde un long moment les deux mains posées sur le cercueil. Les hommages vont s’achever. Les plus grands noms du PCI ont parlé. Un homme ajoute encore un mot : Pieter Dankert, le président socialiste du parlement européen. Il dit : « Il nous communiquait ce que tant d’hommes politiques tentent en vain de nous offrir la certitude que les choses peuvent changer. On pouvait le croire, il incarnait le programme qu’il annonçait, il était la vertu du communisme italien. Il a su devenir le parfait instrument du réalisme incarnant le rêve. Que son indépendance nous inspire. » [37]

Ainsi était Enrico Berlinguer.


L’héritage gramscien

Dans la tradition communiste, on insiste toujours sur la continuité idéologique et sur les références aux pères fondateurs. On ne peut d’ailleurs pas comprendre l’originalité du PCI et son évolution au sein du mouvement communiste international, si l’on ne tient pas compte de l‘apport fondamental de la pensée d’Antonio Gramsci (1860-1937), fondateur et dirigeant du PCI. Arrêté en 1926, il restera 11 ans en prison où il écrira son œuvre théorique (notamment ses « Carnets de prison »). A son arrestation, le procureur fasciste déclara qu’« il fallait empêcher ce cerveau de fonctionner pendant 20 ans ».

Paradoxalement, la prison permit à Gramsci de développer sa pensée à l’abri des conflits internes au mouvement communiste et à l’évolution stalinienne de celui-ci. Contrairement à ce que soutient, d’un côté, une bonne partie de l’historiographie contemporaine de matrice libérale [38], et de l’autre, celle liée au communiste orthodoxe, la conception gramscienne du communisme et des luttes pour construire une nouvelle société est substantiellement différente de celle développée par l’école léniniste et stalinienne. Très tôt Gramsci avait identifié les caractéristiques particulières des luttes du mouvement ouvrier en Occident qui étaient fondamentalement différentes de celles menées par les Bolchéviques en URSS. « En Orient, disait Gramsci, l’Etat est tout, la société civile est primitive ; en Occident, il y a un juste rapport entre Etat et société civile et derrière le scintillement de l’Etat, on distingue immédiatement une robuste structure de la société civile. L’Etat est seulement une tranchée avancée derrière laquelle on trouvait une solide chaine de forteresses et de casemates. » D’où le concept de « guerre de mouvement » (lutte pour la prise de pouvoir politique) et de « guerre de position », cette dernière devant permettre de s’emparer préalablement des « forteresses » et des « casemates » (idéologiques et culturelles de la bourgeoisie).

L’apport essentiel de Gramsci – qui reste valide aujourd’hui et qui inspira Togliatti et Berlinguer- est bien la théorie de l’hégémonie. Pour Gramsci, le prolétariat pouvait accéder au pouvoir seulement si au préalable, comme l’avait fait la bourgeoisie, il avait affirmé son hégémonie sur la société. Il ne suffit donc pas de conquérir des positions sur le terrain économique et politique mais surtout d’imprimer un processus de renouvellement de la société sur le plan de la culture, des mœurs, de la morale, de l’éthique, de la définition d’un nouveau sens commun, et – c’est essentiel – de la construction d’une nouvelle classe dirigeante. D’où, l’idée tout aussi fondamentalement gramscienne qu’ « un groupe social peut et même doit déjà être dirigeant avant de conquérir le pouvoir (et ceci est une des conditions principales pour la conquête du pouvoir). » Et Gramsci de préciser aussitôt qu’exercer la direction signifie « action hégémonique intellectuelle, morale et politique » [39]. On peut affirmer que, dans la pensée de Gramsci (qui n’est pas que théoricien mais aussi dirigeant politique), l’hégémonie culturelle est, dans les pays avancés, une alternative à la dictature armée et qu’elle implique une stratégie de réformes de structures et d’alliance de différentes forces sociales capables de conclure des compromis pour traduire cette hégémonie. Ce que Gramsci appellera la constitution d’un « bloc historique » [40]. Voilà autant de concepts qui seront omni présents dans les choix stratégiques d’Enrico Berlinguer qu’il s’agisse du compromis historique, de l’alternative démocratique ou de la question morale.


[1] La République de Salò est un État fasciste fondé par Benito Mussolini en Italie du Centre et du Nord le 23 septembre 1943, dans les zones contrôlées par l’armée allemande.

[2] J’étais venu filmer ces funérailles pour le compte de la RTBF mais aussi pour un documentaire qui s’appellera plus tard Il Fare Politica. A ce titre je suivais quelques militants d’une section du PCI d’un petit village de Toscane.

[3] J’imagine rétrospectivement la tête des garants de « l’objectivité » à la RTBF…

[4] Voir Hugues Le Paige, « A la recherche du Parti perdu », revue Radical, Editions Aden, Bruxelles, n°1, 2013, pp. 101-129.

[5] Francesco Barbagallo, « Enrico Berlinguer », Carocci, Quality Paperbacks, Roma, 2006, p. 165.

[6] Enrico Berlinguer, Alleanze sociali e schieramenti politici », Rinascita, 12 octobre 1973

[7] Marcelle Padovani, La longue Marche - Le PC italien, Calmann Levy, 1976, Paris, p.14.

[8] Francesco Barbagallo, op.cit., p. 191.

[9] Francesco Barbbagallo, id.

[10] Voir plus loin

[11] Corriere della Sera, 15 juin 1976. Il ajoutera aussi « mais je vois aussi que dans ce camp, il y a des tentatives pour limiter notre autonomie (…) Sans soute à l’Est on voudrait que nous construisions le socialisme qui leur plait. Mais, ici, à l’Ouest, certains ne voudraient même pas que nous commencions à le faire, y compris, dans la liberté. » N’oublions pas qu’alors aucune coalition gouvernemental ne se faisait sans l’aval de l’ambassadeur américain à Rome.

[12] Sauf, comme on l’a vu, après la mort de Berlinguer au scrutin européen de juin 84 mais dans un contexte émotionnel particulier et avec un enjeu limité.

[13] L’emblème de la DC est le « scudo crociato » : le bouclier croisé.

[14] Il en avait compté jusqu’à 2 000 000 jusqu’en 1956.

[15] Enrico Berlinguer, Conclusioni al convengno degli intellettuali, Roma, Teatro Eliseo, 25 gennaio e Conclusioni all’Assemblea degli operai communisti lombardi, Milano, Teatro Lirico, 30 gennaio 1977 in Enrico Berlinguer, Austerità occasione per trasformare l’Italia, Editori Riuniti, Roma, 1977

[16] Voir aussi Giuseppe Chiarante, Da Togliatti a D’Alema, La tradizione dei communisti italiani e le origine del PDS, Saggi Tascabili Laterza, Roma, 1996, p. 163.

[17] Berlinguer, Il compromesso nella fase attuale, Rinascita, 24 agosto 1979, in Chiarante, op.cit. p.176.

[18] La loge P2 est une loge secrète qui ne s’occupe pas seulement d’affaires mais interfère sur le plan politique et veut changer la constitution. On y trouve 45 parlementaires de tous les partis, excepté le PCI, 2 ministres, l’entièreté du groupe dirigeant des 3 services secrets, 195 officiers supérieurs dont 12 généraux des carabiniers, des patrons de presse et de chaîne de télévision, sans oublier des magistrats occupant des postes « stratégiques » notamment en matière d’affaires et de corruption.

[19] Francesco Barbagallo, op.cit., p. 406.

[20] Giuseppe Chiarante, op.cit., p. 171.

[21] Enrico Berlinguer, La questione morale, la storica intervista di Eugenio Scalfari, Prefazione di Luca Telese, Aliberti editore, Roma 2011. L’interview date du 28 juillet 1981.

[22] Lucio Magri, Il sarto di Ulm, Una possible storia del PCI, il Saggiatore Tascabili, 2011, p. 353. Lucio Magri avait animé l’aile gauche di PCI jusqu’à l’exclusion du groupe du Manifesto en 1969. Aves quelques autres comme Luciana Castellina, Rossana Rossanda, Valentino Parlato et Luigi Pintor, d’une part il fonde et dirige le quotidien « Il Manifesto », et, d’autre part crée le PDUP (Parti d’unité Prolétarienne). En 1983 le PDUP se présente aux élections avec le PCI. Et à l’invitation de Berlinguer qui leur dit que « ce qui les séparait n’avait plus lieu d’être », il réintègre, avec quelques autres le PCI.

[23] Enrico Berlinguer, La questione morale, op.cit., pp. 53-55.

[24] Id, p. 41.

[25] Naturellement rien à voir avec la « troisième voie » du socialisme libéral que développera Tony Blair.

[26] Proches des réformes de structures adoptées par la FGTB en 1954 et 1956 et reprises dans le programme du PS de 1961 qui les abandonna à la première coalition gouvernementale venue...

[27] Il ne faut jamais oublier que c’est le socialiste Craxi qui introduira Berlusconi en politique…

[28] Enrico Berlinguer, « Rinnovamento delle politica e rinnovamanto del PCI », Rinascita, 6 décembre 1982.

[29] Le combat sera, en effet, perdu et les syndicats devront accepter un compromis insatisfaisant après que 40000 cadres intermédiaires et techniciens manifestent dans la rue contre la grève et la reprise des négociations. Du jamais vu dans le bastion ouvrier de Turin. C’est, sans doute, la plus sévère défaite du mouvement ouvrier italien depuis les années 60.

[30] Lucio Magri, op.cit., p. 350.

[31] « Fare politica » est une expression presque intraduisible. Elle signifie, bien sûr » « faire de la politique » ou « faire – agir en - politique » et repose, dans le cas du PCI, sur participation intense des militants et des inscrits. »

[32] Enrico Berlinguer, La politica internazionale dei communisti italiani, Editori Riuniti, Rom, 1976, p. 115 cité par F.Barbagallo, op.cit., p. 256.

[33] L’Unita, 27 janvier 1980

[34] Dans une autre déclaration, Berlinguer cite « la capacité propulsive de la Révolution d’octobre…. »

[35] Sur la nature originale du PCI, comme parti, je renvoie à mon article op.cit. « A la recherche du Parti perdu », revue Radical, Editions Aden, Bruxelles, n°1, 2013, pp. 101-129. Et au film documentaire « Il Fare Politica-Chronique de la Toscane Rouge 1982-2004 » (2005) DVD édité chez Montparnasse : http://www.editionsmontparnasse.fr/DVD/14173/Documentaire/Histoire/Politique/

[36] Francesco Barbagallo, op.cit., p. 470

[37] Toutes les citations et évènements non référencés par une note en bas de page proviennent de mes notes personnelles : « Italie 1975-2004 ».

[38] C’est le cas notamment d’un spécialiste reconnu du mouvement communiste et de la vie politique italienne, Marc Lazar, auteur d’un ouvrage, par ailleurs très intéressant, « Maisons Rouges - Les Partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Aubier, Histoire, Paris, 1992. La thèse de Marc Lazar consiste notamment à nier – ou redimensionner- la spécificité du PCI (par rapport au PCF) dans son rapport à Moscou, et à fortement relativiser son autonomie. Il écrit notamment (p. 80) : « En dépit des « sentiments » de Togliatti, difficiles à cerner, il n’en demeure pas moins que le PCI et le PCF remplirent les tâches qui leur étaient assignées par Moscou : lutter contre l’impérialisme et pour la paix, défendre le camp socialiste, mener le combat idéologique. » Marc Lazar poursuit dans la même veine tout au long de l’évolution du PCI considérant, par exemple, que « L’appréciation, largement partagée, selon laquelle, dès l’eurocommunisme, le PCI aurait déjà atteint un seuil d’indépendance stratégique et idéologique par rapport à Moscou semble plus que discutable ». p. 148 E cosi via…

[39] Antoni Gramsci, Quaderni del carcere, edizione critica a cura di Valentino Gerratana, Einaudi, Torino, 1975, pp. 2010-2011. Cité dans Chiarante, Da Togliatti a D’Alema la tradizione dei communisti italiani e le origini del PDS

[40] Sur la pensée de Gramsci : à lire l’excellent petit ouvrage de George Hoare et Nathan Sperber, « Introduction à Antonio Gramsci », Collection repères, Paris, La Découverte, 2013. Hugues Portelli, Gramsci et le Bloc historique, Paris, collection SUP, PUF, 1972.