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Ce lointain parfum d’oeillets…

José-Manuel NOBRE-CORREIA
José-Manuel Nobre-Correia, médiologue, professeur émérite en Information et Communication de l’Université Libre de Bruxelles. Membre du "collectif éditorial" de la revue Politique depuis son premier (...)

Voici 40 ans, des militaires renversaient la vieille dictature salazariste. Et le Portugal devenait une fête pour l’extrême gauche, la gauche radicale et une partie de la gauche européennes. Qu’en reste-t-il ?…

Au matin du 16 mars 1974, les médias découvraient qu’à l’autre bout de l’Europe, une tentative de soulèvement militaire avait échouée. Mais pouvait-on concevoir un soulèvement militaire dans une Europe « développée », « démocratique  », bref : « civilisée » ? Sauf qu’à l’autre bout de l’Europe, le Portugal vivait en dictature depuis 48 ans, sous une chape de plomb sinistrement dure. Sans que les bonnes démocraties occidentales s’en émeuvent…

Ignorant le plus souvent les données les plus élémentaires de la société portugaise, des journalistes y ont débarqué avec leurs visières d’ « Européens civilisés », prenant pour du folklore d’une peuplade attardée ce qui relevait d’une vraie révolution sociale.

Cette dictature se trouvait d’ailleurs en guerre depuis 1961 : en Angola, en Guinée-Bissau et au Mozambique. Son budget d’État lui était majoritairement consacré. Des ouvriers émigraient en masse vers l’Europe, surtout vers la France, mais aussi vers l’Allemagne. Des jeunes désertaient un service militaire de quatre ans largement presté dans les colonies. Les militaires de carrière en avaient assez des « mobilisations » à répétition qui rendaient pénible, voire impossible, toute vie familiale. Pour ne pas parler d’un nombre de victimes de guerre de plus en plus élevé.

Le coup devient mouvement

Les milieux plus informés savaient que cette tentative de soulèvement constituait la preuve que le régime salazariste [1] était vermoulu. Il fallait dès lors s’attendre à d’autres mouvements du même genre. Ce qui est bien arrivé à l’aube du jeudi 25 avril : un soulèvement militaire renversait le régime en place sans que celui-ci ait pratiquement opposé résistance.

Toutefois, ce qui relevait du coup militaire a suscité immédiatement une incroyable adhésion populaire, joyeuse et revendicative. Quelques jours plus tard, dès le 1er mai en tout cas, il était évident qu’un large mouvement social avait éclos, spontané et nullement encadré. Comment pouvait-il d’ailleurs l’être, quand seul le Parti communiste portugais avait survécu dans la clandestinité et en gardaient les stigmates ? Que l’extrême gauche était incroyablement groupusculaire. Que le Parti socialiste avait juste été constitué l’année précédente en Allemagne fédérale et n’existait pas socialement. Que les partis situés à droite étaient tout simplement inexistants sur le terrain. Et que les organisations syndicales étaient tout au plus embryonnaires, l’État corporatiste salazariste ne tolérant que les « syndicats » officiels.

Ce quasi-désert de structures d’encadrement a posé un problème d’autant plus grave que les sous-officiers à l’origine du coup n’avaient, à de très rares exceptions, aucune formation politique. Ce qui ne les a pas empêchés d’être de plus en plus tentés par l’action politique, revendiquant rapidement un statut d’acteurs incontournables, sans l’accord desquels rien n’était possible.

Le Portugal a dès lors navigué pendant dix-neuf mois dans un incroyable climat d’incertitudes au sujet du lendemain. Les groupuscules d’extrême gauche jouaient aux boutefeux permanents dans des initiatives poético-foireuses. Les communistes, avec leurs réflexes de clandestinité et, donc, de méfiance, cherchaient à se rendre plutôt discrets et légalistes, collant (stratégiquement ou bien malgré eux, c’est selon) aux militaires favorables à une emprise de l’État sur la vie économique et sociale. Les socialistes, fortement encadrés (politiquement et financièrement) par la social-démocratie allemande et l’ambassade des États-Unis [2], ont développé un discours de bons démocrates libéraux et anticommunistes virulents. Tandis que la droite, tapie dans sa quasi inexistence sociale, cherchait à entraîner des nostalgiques de l’ancien régime dans des initiatives putschistes (le 28 septembre 1974 et le 11 mars 1975). Des initiatives qui ont échoué et radicalisé les militaires à l’origine du soulèvement du 25 avril 1974. Ce qui a conduit à des nationalisations à une échelle démesurée qui ont largement bousculé une vie économie déjà fort diaphane.

Les deux coups d’arrêt

Parallèlement à ces développements (disons) institutionnels, un énorme mouvement de masses, souvent très innovateur sur les plans social et culturel, s’est mis en branle, très spontané et aux allures souvent autogestionnaires. L’augmentation générale des salaires les plus bas était d’ailleurs de nature à laisser croire que cette vague de revendications et d’affirmation sociale ne pouvaient que laisser prévoir des lendemains prometteurs.

Un premier coup d’arrêt à de telles perspectives a été donné par les élections constitutionnelles du 25 avril 1975. Le PS s’y est affirmé comme premier parti, rassemblant trois fois plus de suffrages que le PCP. Les deux formations de droite (PSD et CDS) ont réuni ensemble presque autant de voix que le PS. Tandis qu’aucun parti de gauche radicale ou d’extrême gauche n’a dépassé le 1% des voix.

Les courants gonçalviste et oteliste [3] des forces armées ont cependant décidé in petto de ne pas accepter les rapports de force établis par les électeurs. Et ce fut le début d’un engrenage où la confrontation militaire (d’aucuns diront : la guerre civile) a été évitée de justesse. Le 25 novembre 1975, le courant légaliste et réformiste de l’armée [4] a mis fin aux visées putschistes de l’aile gauchisante. La « révolution des œillets » était terminée et le Portugal entrait dans la légalité démocratique d’une société libérale.

De cette « révolution des œillets », les médias européens ont très rarement su proposer à leurs publics une vision dynamique insérée dans l’histoire, la géographie et la culture d’un pays dont la fondation et les frontières sont les plus anciennes de l’Europe [5]. Ignorant le plus souvent les données les plus élémentaires de la société portugaise, des journalistes y ont débarqué avec leurs visières d’ « Européens civilisés », prenant pour du folklore d’une peuplade attardée ce qui relevait d’une vraie révolution sociale. Une révolution qui a entraîné des mutations sociales et économiques largement irréversibles (même 40 ans plus tard, quand, comme à l’heure actuelle, les pratiques d’un gouvernent néolibéral radical dépassent toute convenance démocratique).

En ces années-là de révolution, le Portugal était devenu la contrée de villégiature de tout ce que l’Europe comptait de gauchistes donneurs de leçons, en quête de leurs propres « lendemains qui chante(raie)nt », quitte à rendre la consolidation de la démocratie sociale problématique. De partout, la gauche de la gauche, voire même la gauche bien assise (autrement dit : tous les déçus de Varsovie et de Prague), cherchaient au Portugal le vertige enivrant de celle qui fut le dernier espoir d’une révolution socialiste démocratique dans l’Europe du XXe siècle. Bref : Lisbonne était devenu le salon où il fallait absolument parader !

Des conquêtes à l’« austérité »

40 ans après le 25 avril, les Portugais en sont revenus de leurs illusions, notamment de celles que l’Union européenne a fomentées lors de l’adhésion en 1986, qui a détruit son agriculture et ses industries. Il leur arrive même de penser que la grande joie de la révolution annonçait déjà la grande amertume d’aujourd’hui. Il n’en reste pas moins que le Portugal d’aujourd’hui n’est en rien comparable à celui de l’époque où la démocratie parlementaire commença à éclore.

L’indépendance a rapidement été accordée à toutes les colonies, celles-ci gardant des relations particulièrement cordiales avec l’ancienne métropole, avec ce pays « qui a donné de nouveaux mondes au monde » (comme écrivait le poète Luís de Camões [6] au XVIe siècle). Les infrastructures sociales, culturelles et médicales ont été fortement développées, le pays se dotant d’un vaste réseau d’écoles de tous niveaux académiques, de nombreux centres médico-hospitaliers (et d’un service national de santé enviable), d’un vaste arsenal de nouvelles technologies que de très nombreux Européens lui jalousent… Mais ces réalités de la vie quotidienne n’intéressent pas des médias étrangers qui privilégient l’événementiel, les sensations fortes. Comme elles n’intéressent plus les anciens amateurs de villégiatures sur la façade la plus occidentale de l’Atlantique : le Portugal n’est plus une fête !...

Il l’est d’autant moins que, à gauche, le PS reste marqué par l’anticommunisme et le PCP par l’antisocialisme, le PCP étant écarté du pouvoir et les gouvernements du PS souvent minoritaires. Ce qui permet à la droite toujours unie (PSD-CDS) de gouverner à sa guise. Pratiquant à l’heure actuelle, et depuis trois ans, une politique d’« austérité » et de démantèlement des acquis sociaux qui donne naissance à de larges poches de misère et provoque une nouvelle émigration massive. Mais, cette fois-ci, ce sont des jeunes, parfois bardés de diplômes, qui quittent le pays pour chercher du travail et se mettre au service de contrées qui ne les ont pourtant pas formés…

[1] La dictature issue du coup militaire du 28 mai 1926 a comme personnage-clé António de Oliveira Salazar (1889-1970).

[2] Agent de la CIA, Frank Carlucci est ambassadeur au Portugal de décembre 1974 à février 1978, et ensuite directeur adjoint de la CIA. Il s’oppose au secrétaire d’État Henry Kissinguer qui considère Mário Soares comme le futur Kerensky portugais et appuie la stratégie du secrétaire général du PS.

[3] Respectivement proches du Premier ministre, le général Vasco Gonçalves (1922-2005), et du général Otelo Saraiva de Carvalho.

[4] Dont le théoricien était le major Ernesto Melo Antunes (1933-1999) qui adhèrera au PS en 1981.

[5] Selon divers historiens, la fondation du Portugal date de 1096.

[6] Auteur de l’épopée nationale Les Lusiades (édition bilingue : collection Bouquins chez Robert Laffont).

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    Texte particulièrement dur et quasi-méprisant envers des Européens déboussolés par tant de revers - année 68, Grèce, Espagne meurtrière, Chili, de l’espoir à l’horreur... Il me semble que les journalistes ne se sont pas jetés sur ce Portugal qui se libérait, pas plus que les "gens de gauche" (sic) n’ont fait, pour la plupart, un voyage de mille kilomètres, (d’Hendaye) à deux mille, de Liège ou trois mille, de Norvége ou X milliers, du Brésil, encore sous dictature... Ces déplacements en train, en stop ou en 2CV pour les Européens étaient très longs et la traversée d’une partie de l’Espagne était tout sauf (...)
    Posté par geryposte, le 26 avril 2014