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Génocide au Rwanda : pourquoi nous sommes tous concernés

Joanne CLOTUCHE

Que faisiez-vous le 7 avril 1994 ? C’était il y a vingt ans. Ce jour-là, le génocide de près d’un million de Tutsis et le massacre de Hutus modérés commence au Rwanda.

Le déclencheur s’est produit la veille lorsque l’avion des présidents rwandais Habyarimana et burundais Ntaryamira a été abattu par un missile alors qu’il amorce sa descente sur Kigali [1]. C’est le début de près de 4 mois d’un génocide qui a engendré la mort de près de 80% de la population tutsi du Rwanda et qui affecte encore aujourd’hui le Rwanda, mais aussi de nombreux pays africains et occidentaux [2]. La Belgique est touchée tout particulièrement par ce génocide, pour de multiples raisons. À l’heure des commémorations, il faut rappeler pourquoi.

La construction d’une division

En 1919, suite à la défaite allemande à l’issue de la Première Guerre mondiale et conformément au Traité de Versailles, la Belgique « hérite » d’un protectorat sur le Rwanda et le Burundi. Se basant sur les méthodes allemandes, les autorités belges poursuivent la politique de « promotion » des Tutsis (15 à 20% de la population), ces derniers étant considérés comme génétiquement mieux disposés. Il est important de préciser que Tutsis et Hutus partagent une même langue, une même religion et une même culture, qu’ils vivent mélangés et se marient indifféremment entre eux. La division franche, réelle et inscrite sur les papiers d’identité vient de décisions administratives et politiques, basées sur des principes raciaux.

Après la décolonisation (1961), les Hutus veulent retrouver une place, ils y parviennent avec l’appui notamment des autorités belges qui reprochent aux Tutsis leurs volontés émancipatrices. Au cours des années suivantes, les pogroms, les guerres émaillent la vie rwandaise et provoquent l’exil d’une partie des Tutsis, qui constituent alors une diaspora dans les pays limitrophes et ailleurs. Une présence jugée menaçante qui accentue le ressentiment d’abord, la haine ensuite vis-à-vis de la diaspora et puis de l’ensemble des Tutsis, ceux-ci menaçant, selon eux, la survie des Hutus.

Des victimes belges

Quinze membres de la Force de maintien de la paix de l’ONU (10 Belges, 5 Ghanéens), les fameux « casques bleus », sont chargés de protéger la Première ministre rwandaise, Agathe Uwilingiyimana. Au matin du 7 avril, elle est capturée en compagnie de ses protecteurs. Elle est assassinée ainsi que les militaires belges, dont les corps ne sont retrouvés que le lendemain.

Cet épisode noir de la défense belge a suscité une telle vague d’effroi et d’indignation légitime en Belgique que les autorités ont décidé d’évacuer l’ensemble des militaires postés au Rwanda, mais aussi les civils belges (la France fait de même). Le départ des Occidentaux et la diminution du nombre de casques bleus signifient, pour certains, une permission de poursuivre le travail d’élimination systématique entamé le 7 avril, les Occidentaux ne pouvant plus jouer leur rôle de tampon, ni dénoncer les atrocités commises.

Ces assassinats, couplés avec le départ des Belges, concentrent l’attention médiatique, au détriment, souvent, des massacres qui se déroulent encore pendant près de 4 mois.

En plus des soldats, plusieurs ressortissants belges sont assassinés pendant le génocide en raison de leur nationalité, de leur mariage avec des Tutsis...

Diaspora et compétence universelle

Le rôle historique belge au Rwanda a favorisé la création de liens privilégiés entre les deux pays, facilitant l’arrivée de nombreux Rwandais en Belgique, pour faire leurs études, travailler… Certains de ces ressortissants repartent peu avant le début du génocide et y jouent un rôle de premier plan. Par exemple, l’un d’eux, qui était étudiant à Liège, se retrouve ministre du gouvernement intérimaire en avril 1994. Il est condamné après le génocide par le Tribunal pénal international siégeant à Arusha, en Tanzanie. Cette présence importante, ses causes, la situation actuelle au Rwanda et dans la région exacerbent les tensions entre les membres de la diaspora [3]. Des manifestations pro- ou anti- Kagamé sont régulièrement organisées. Des commémorations du génocide ont lieu chaque année, notamment à Bruxelles et à Liège, avec parfois la présence de groupes niant le caractère génocidaire des crimes de 1994.

La présence de responsables du génocide dans nos contrées amorce le premier procès intenté en Belgique dans le cadre de la loi sur la compétence universelle [4]. Quatre Rwandais sont arrêtés, jugés et condamnés en Belgique pour des crimes commis dans le cadre du génocide. Ils écopent en 2001 de peines allant de 12 à 20 ans de prison. C’est la première fois que des personnes étrangères sont jugées en Belgique pour des faits commis dans un autre pays et sans que les victimes ne soient belges. Deux autres procès de Rwandais ont lieu par la suite, toujours dans le cadre de cette loi de compétence universelle.

Le Rwanda de l’après-génocide

La victoire du FPR [5] en juillet 1994 (et l’installation d’un gouvernement sous la présidence de Paul Kagame) ne s’est pas fait sans heurts. Au terme du génocide, de nombreux Rwandais, dont certains y ont pris part, débarquent au Congo, une autre ancienne colonie belge déjà fortement agitée par la guerre civile et la pauvreté. La présence d’anciens génocidaires, en masse, bénéficiant d’un port d’attache à quelques encablures de la frontière rwandaise, facilite les incursions et mine depuis les relations entre le Rwanda et le Congo provoquant des guerres et la mort de nombreux civils.

Le génocide des Tutsis s’est déroulé au cœur des villes et villages rwandais, les corps jonchent les rues. On l’appelle parfois le « génocide des voisins » tant la population a pris une part active dans les meurtres systématiques commis le plus souvent à la machette. À l’époque, les représentants occidentaux refusent de prononcer le mot « génocide » pour ne pas devoir en assumer les conséquences en terme d’intervention. Nous avons vu les images, beaucoup savaient et nous ne sommes pas intervenus. Par manque d’information, par un regard biaisé sur l’Afrique, par préjugés aussi, nous avons détourné le regard sur un pays qui fait partie de notre histoire. Un passé colonial dont aujourd’hui encore nous occultons les parties les plus noires. La Commission parlementaire et les excuses de Verhofstadt au nom de la Belgique ne doivent pas servir de paravent pour oublier. Quand les discours de haine, de rejet de l’autre s’enracinent dans nos esprits, l’être humain peut révéler sa part la plus sombre. Nous devons commémorer, mais nous devons aussi prendre du temps pour tenter de comprendre l’innommable et l’indicible [6]. Parce que les conséquences de ce génocide agitent encore le monde, parce que les Tutsis ont été massacrés pour le simple fait d’être Tutsis, nous devons poser notre regard sur ce génocide et sur tout ce qu’il dit aussi de nous.

[1] Aujourd’hui encore, une polémique existe sur les auteurs de l’attentat. Le FPR, d’une part, et le camp des radicaux hutus, d’autre part, sont désignés selon les uns ou les autres comme les auteurs, sans qu’il n’y ait un accord sur les responsables.

[2] Pour aller plus loin sur l’histoire de ce génocide : C. Braeckman, Rwanda, histoire d’un génocide, Fayard, 1994, et D. Vandermeersch, Comment devient-on génocidaire ?, Grip, 2013.

[3] Une analyse intéressante de la diaspora rwandaise est disponible sur le site de Pax Christi : « La diaspora rwandaise, état des lieux », http://paxchristi.be.

[4] Politique a consacré un dossier sur cette loi dans son numéro 23 (février 2002).

[5] Front patriotique rwandais, parti politique créé par des exilés tutsis en Ouganda à la fin des années 1980.

[6] A ce sujet, voir les films Hotel Rwanda, mais surtout Shooting Dogs, filmé entièrement à Kigali avec l’aide des survivants, et Un dimanche à Kigali, film dur, mais dont la justesse des propos ébranle nos convictions.