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Un signal fort pour l’ensemble de la gauche

Irène KAUFER , Hugues LE PAIGE

L’aggravation permanente des inégalités, la chasse aux chômeurs, l’adoption des traités européens qui nous condamnent à l’austérité, l’arrogance d’un système capitaliste qui se nourrit de toutes les exclusions, celle des femmes, des jeunes, des populations d’origine immigrée  : faut-il en dire plus à un électeur de gauche ? Même si la liste est longue de tout ce qui et de tous ceux qui rendent notre société insupportable. Il faut, aujourd’hui, envoyer un signal fort.

Pendant longtemps, nous nous sommes rendus à l’argumentation « réaliste » de la gauche gouvernementale qui nous répétait, quel que soit son bilan, que sans elle « ce serait pire ». Le bouclier est percé et le chantage au vote « utile » n’est plus audible. Le PS participe au gouvernement depuis trois décennies. Des générations entières de responsables et dirigeants sont nées dans le pouvoir et finissent inévitablement par oublier que la politique, c’est aussi de mener une opposition vigoureuse à des mesures inacceptables. Ecolo qui, un temps, s’est voulu une alternative à gauche est rentré dans le rang des pratiques gouvernementales. Le vote par ces partis des traités budgétaires européens qui vont à l’encontre de leurs propres programmes électoraux est sans doute ce qui a fini par nous déterminer.

Le PTB-GO n’aura guère la possibilité d’appliquer son programme, mais il pourra servir de relais à des mouvements sociaux pour être ce petit caillou qui empêcherait la chaussure d’écraser les plus vulnérables.

Il faut, donc, un signal fort. C’est pourquoi nous avons appelé à voter en faveur des listes PTB-GO et soutenons l’appel « Un rendez-vous à ne pas manquer  » [1]. Pour la première fois depuis 30 ans, la gauche de la gauche peut envoyer des représentante- s dans des assemblées parlementaires qui pourront être le relais des luttes sociales, environnementales, sociétales ou citoyennes. Le PTB, de par son travail de terrain comme de son service d’études, s’est mis en situation d’être au centre de cette dynamique. L’ouverture à d’autres formations de gauche mais aussi à des personnalités indépendantes, à des militants syndicaux et associatifs, à des acteurs culturels et des intellectuels a été un pas supplémentaire qui va dans le sens de l’appel lancé le 1er mai 2012 par la régionale FGTB de Charleroi. Par ailleurs, la campagne des listes PTB-GO et des sondages prometteurs (mais toujours aléatoires) ont déjà produit des effets sur la tonalité des acteurs traditionnels qui tendent à « gauchir » leur propos. Certes, il s’agit le plus souvent de promesses électorales en contradiction avec la réalité des pratiques de gouvernement – toujours le grand écart – mais cela indique bien que la présence d’élu-e-s de la gauche radicale dans les enceintes parlementaires peut influer sur les débats.

La question féministe

S’il y a bien aujourd’hui une alternative électorale et politique, il ne s’agit pas pour autant d’un ralliement. Nous n’approuvons pas la totalité du programme du PTB. Ne prenons, ici, qu’un aspect trop négligé dans les débats. Si comme syndicaliste ou simplement au nom de la justice sociale, il peut paraître évident de soutenir la démarche du PTB-GO, c’est plus compliqué d’un point de vue féministe.

Un bureau où ne figure qu’une femme sur huit membres, des représentants « visibles » très largement masculins, des hommes en tête de listes partout où des sièges sont gagnables, une représentation du « travailleur » qui reste celle du sidérurgiste casqué, plutôt que de la femme de ménage en titre-service ou de la caissière de grande surface…voilà de quoi doucher les enthousiasmes.

Et pourtant, oui, d’un point féministe, il est tout à fait rationnel de voter pour le PTB.

D’abord et avant tout, parce que la situation des femmes, aujourd’hui, se dégrade à cause d’une série de décisions anti-sociales que les partis de pouvoir, y compris de « gauche », ont plus ou moins soutenues à leur niveau de responsabilité. Les mesures d’austérité frappent les femmes encore plus durement que les hommes, malgré tous les discours sur le « gender mainstreaming ». Outre la dégressivité et les exclusions du chômage, le démantèlement des services publics frappe triplement les femmes : en tant que travailleuses (elles y sont majoritaires), en tant qu’usagères, mais aussi parce que les services qui ne sont plus rendus (en matière d’éducation, de santé...) retombent majoritairement sur elles. Or, dans les mobilisations contre l’austérité et pour la défense des services publics, le PTB-GO reste le plus crédible, même si d’autres partis, sentant son souffle dans leur dos, s’alignent sur certaines de ses propositions (impôt sur la fortune, suppression des intérêts notionnels, ou même remise en cause de mesures qu’ils ont eux-mêmes votées !).

Quant au programme lui-même, si les questions « femmes » ne sont pas prioritaires (mais pas moins que dans d’autres partis, au vu de leurs pratiques), elles sont tout de même présentes et ne se limitent pas à de « bonnes intentions » d’égalité. Outre des points consensuels (mais jamais prioritaires) comme l’égalité salariale, la lutte contre les violences ou le droit à l’avortement, le PTB-GO reprend des revendications qui font nettement moins l’unanimité mais qui sont importantes pour les femmes : par exemple la suppression du statut de cohabitant-e, ou l’évolution du système des titres-services, hors des mains du privé vers un service public d’aides-ménagères, abordable pour les usager-e-s et offrant un statut correct aux travailleuses.

Par ailleurs, la présence sur les listes de candidates de la LCR, dont certaines sont des féministes convaincues et actives, nous permet d’espérer des infléchissements pour une « féministisation  » du programme et surtout de l’action des futur- e-s élu-e-s.

Ici et maintenant

On sait que le PTB-GO n’aura guère la possibilité d’appliquer son programme, mais il pourra servir de relais à des mouvements sociaux pour être ce petit caillou qui empêcherait la chaussure d’écraser les plus vulnérables, dont les femmes des classes populaires. L’argument ressassé selon lequel « le PTB ne veut pas gouverner » n’a pas de sens pour un parti qui n’a pas – encore – d’élu-e-s. Il conviendrait plutôt de s’interroger sur quelles bases politiques se forme une coalition. Quant à ceux qui, au nom de leur force politique, s’annexent toutes les grandes réformes sociales, ils feraient bien de se souvenir qu’elles furent d’abord le résultat d’intenses mobilisations populaires qui n’hésitèrent pas à bousculer la représentation parlementaire [2].

Nous avons des divergences et des désaccords importants sur le bilan que le PTB fait de son passé, nous en aurons sans doute encore sur sa conception de l’avenir. Mais il y a les exigences d’un « ici et maintenant » que ces débats et même ces polémiques ne peuvent pas étouffer, les exigences d’une action déterminée contre ce capitalisme qui entend maintenir toute son emprise en dépit de ses responsabilités dans la crise de 2007-2008 et l’explosion des inégalités qui a suivi. Voter en faveur des listes PTB-GO, c’est aussi contribuer à la construction d’un nouveau rapport de force, c’est faire gagner l’ensemble de la gauche. Comme le dit l’appel, la présence d’élu-e-s issu-e-s de ces listes, « sera utile à toute la gauche, à ceux qui luttent, à ceux qui doutent, à ceux qui désespèrent de la politique et même à ceux qui tentent de modifier le cours des partis traditionnels ».

Il ne s’agit pour nous ni de donner un blanc-seing à un parti, ni de diviser la gauche mais au contraire de contribuer à lui donner plus de souffle et d’énergie. Ce « rendez-vous » que nous fixons veut remettre l’égalité au premier rang des valeurs et des combats de la gauche. Cette exigence-là n’est pas incantatoire, elle ne fait pas « le jeu de la droite », elle n’a rien de sectaire : elle est fondatrice d’une identité qu’il faut rappeler pour éviter de la perdre. Devant le tableau que nous offre tous les jours la société, ce moment-là est venu.

[1] Voir le texte de l’appel et la liste des signataires : http://ptb.be/go.

[2] Relire les classiques : Marcel Liebman, Les Socialistes belges, 1885-1914, la révolte et l’organisation, Vie Ouvrière, coll. « Histoire du Mouvement Ouvrier en Belgique », Bruxelles, 1979, 299 pages.