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Réformistes et radicaux

Carlos CRESPO , Jean-Paul GAILLY
Sociologue, ancien formateur syndical, militant politique de gauche partisan d’une dynamique rouge-verte, il est dans l’aventure de Politique depuis sa création. Il affectionne particulièrement la (...)

l est plaisant d’aspirer à monter dans le train de l’histoire en marche, d’espérer prendre part à une entreprise de rupture de l’ordre établi, de se rêver porté par un maelström révolutionnaire emmenant des germes d’une société nouvelle.

Toutefois, et même si, pour reprendre l’analyse marxiste, les contradictions du capitalisme se sont fort exacerbées, il est loin d’être évident que les conditions requises pour une révolution soient atteintes aujourd’hui.

Et puis de quelle révolution parlerait-on ? Est il certain qu’il faille encore poser les termes d’une ou des ruptures par rapport au modèle établi de la même façon qu’au XIXe ou au XXe siècle ?

Si « le grand soir » n’est sans doute pas encore pour tout de suite, la lutte des classes, elle, se fait très intense. Le monde de la finance, le patronat et leurs relais politiques, plus arrogants que jamais, semblent déterminés à soumettre toute la société à leurs diktats. Ils sont soutenus en cela par une Commission européenne, monolithe idéologique et chantre du « TINA » (« There is no alternative »).

Pour peser sur la prise de décision, pour qu’elle soit la plus favorable possible aux classes populaires, il vaut vraisemblablement mieux une Laurette au gouvernement que cinq Raoul au Parlement.

Nous socialistes devons être vigilants et ne pas collaborer, même involontairement, à l’hégémonie idéologique de droite, ne plus parler de « charges patronales » quand il s’agit de contributions à la sécurité sociale issues du salaire des travailleurs, etc.

Un effort constant doit être effectué afin de déconstruire les concepts véhiculés par la pensée dominante, de mener contre les valeurs qu’elle véhicule la guerre (culturelle) de position qu’Antonio Gramsci appelait de ses vœux.

Pourtant nous nous battons déjà durement, et cela se sait trop peu, à l’intérieur même des structures de pouvoir démocratiques, pour faire « bouger les lignes » vers plus d’égalité ou moins d’inégalité, pour soustraire nos conditions de vie à la dictature de l’argent.

Et ces affrontements peuvent être féroces, même s’ils se produisent ailleurs que dans la rue ou dans les entreprises.

Ce qui nous manque sans doute aujourd’hui c’est un vrai dialogue avec les mouvements sociaux, qui soit permanent, vrai, et vivant (pas sur le mode stalinien de la « courroie de transmission »). Ce serait le moment bienvenu de nous rappeler, comme l’écrivait Paul Magnette [1], que « quand les premiers socialistes se sont groupés pour former un parti, ils ne visaient pas seulement à faire le bien du peuple, mais aussi et surtout à faire du peuple l’acteur du changement ».

Le combat européen et international

Comme pour illustrer la « théorie du choc » de Naomi Klein, la crise des dettes souveraines en Europe a été le prétexte de l’imposition aux États de politiques d’austérité visant à réduire les dépenses publiques et à mettre à mal les systèmes de sécurité sociale. Si les pays du sud de l’Europe ont été les plus touchés, un pays comme la Belgique, même s’il est presque indécent de comparer sa situation à l’Espagne ou la Grèce, a dû réaliser en quelques mois une économie de près de 20 milliards.

Un haut degré de protection sociale et une vraie qualité de vie sont incompatibles avec l’austérité voulue par Merkel, Barroso et consorts. Tout comme il est évident, sauf à faire campagne pour la sortie de la zone euro, voire de l’Union européenne, option rarement assumée par les progressistes belges, que c’est au niveau supra-national que les progressistes doivent imposer le changement.

Sur ce plan, l’adhésion au traité budgétaire européen paraît être l’erreur majeure des progressistes dont bien peu s’y sont réellement opposés ou alors de manière erratique. Si l’on veut mener le combat pour plus d’égalité au sein des instances démocratiques, c’est un véritable suicide que de s’interdire à soi-même de disposer de marges d’action, tout cela au nom d’une soi-disant loi économique dont le FMI lui-même commence à reconnaître qu’elle est faillible et bancale.

Et un deuxième danger est là, encore plus lourd : celui du projet de « Pacte transatlantique », qui, de l’avis de tous les experts et parlementaires européens de gauche, signifierait la mort de nos démocraties sociales soumises au pouvoir absolu des multinationales. À côté de ce que les négociateurs des États-Unis exigent, la dérégulation à la mode dans l’Union européenne paraîtrait soudain bien pâle…

Une mobilisation plus intense, plus permanente, alliant partis progressistes, syndicats, et ONG, est assurément vitale. Comment espérer encore bénéficier de possibilités réelles pour de vrais choix politiques, si on reste en retrait au plan européen et international ? En ce sens comme socialistes nous devons y être plus moteurs et plus mordants.

En Belgique

Au-delà de ce combat pour faire évoluer le rapport de forces européen dans le sens de l’égalité, la lutte doit être également menée au niveau national contre ceux qui aspirent à dépecer l’État-providence, à promouvoir le laisser-faire, avec pour résultats inévitables la montée des inégalités et des souffrances, et le recul écologique.

Il est piquant de constater que contrairement à d’autres partis populistes européens, la N-VA, alliée privilégiée du parti de droite francophone qu’est le MR, est très europhile… surtout quand elle peut se faire le relais des recommandations droitières de la Commission européenne [2].

« Comprendre le réel et aller vers l’idéal  » disait Jaurès. La compréhension des réalités institutionnelles belges amène nécessairement pour le militant de gauche une réflexion sur la manière la plus appropriée d’œuvrer à la réalisation de ses idéaux dans ce cadre.

Notre système de représentation à la proportionnelle s’articule avec un découpage communautaire qui complexifie les enjeux et démultiplie les acteurs en présence. Les formations politiques doivent à la fois tenir compte des réalités spécifiques de leurs régions et communautés respectives et pouvoir s’accorder sur des politiques communes au niveau de l’État fédéral.

À gauche, beaucoup de critiques ont été faites sur la politique du gouvernement sortant. Certes, on ne peut dire que son bilan ait été globalement positif pour la gauche. En dehors de quelques avancées sur la réforme bancaire, la réforme du tiers payant, les premiers pas vers l’automatisation du bénéfice de l’intervention majorée, ou la liaison au bien-être des allocations sociales et des pensions, l’action du PS dans ce gouvernement s’est focalisée sur la résistance aux assauts de la droite, notamment sur l’index.

Des reculs sévères ont été enregistrés, principalement sur le chômage et l’immigration. Il n’aura cependant pas échappé aux observateurs avertis que, malgré son Premier ministre socialiste, ce gouvernement n’était pas majoritairement progressiste dans sa composition.

Ce sont parfois les mêmes qui exprimaient leur honte de se trouver dans un pays dépourvu de gouvernement et qui appelaient les grands partis à prendre leurs responsabilités qui se sont ensuite étonnés que le MR, le VLD ou le CD&V, tirent le gouvernement hexapartite vers la droite.

Le fait que nous, socialistes, soyons sans interruption au pouvoir depuis plus de 20 ans est aussi à double tranchant : nous avons développé une réelle force de frappe dans nos combats, mais nous avons sans doute oublié un peu que le champ d’action politique ne se limite pas aux combats à l’intérieur des structures de pouvoir.

Et demain ?

Après le 25 mai, il faudra négocier de nouvelles majorités au plan fédéral et régional. En cas d’absence du PS de la table des négociations, il ne semble pas évident que d’autres partis puissent engranger des avancées progressistes dans l’accord de majorité ou même éviter une régression sociale sans précédent. Pour peser sur la prise de décision, pour qu’elle soit la plus favorable possible aux classes populaires, il vaut vraisemblablement mieux une Laurette au gouvernement que cinq Raoul au Parlement.

Il ne faut bien évidemment pas considérer la perspective d’être dans l’opposition au plan fédéral comme un péril à éviter à tout prix, et il faudra opter, le cas échéant, pour une opposition parlementaire de gauche ultra-combative en interaction avec les mouvements sociaux.

Le choix à faire sera donc lourd de conséquences et nous devrons, sous peine de nous y perdre, être durs et revendicatifs dans le débat et la négociation éventuelle.

Le rôle de bouclier peut se défendre s’il garde son efficacité. Si l’on nous demande à l’avance de le laisser au vestiaire, quel sens aurait encore notre présence au gouvernement ?

Il faudra pouvoir nous regarder dans le miroir…

[1] Paul Magnette, « Qu’est-ce que le réformisme ? », Les socialistes et le pouvoir, ouvrage collectif sous la direction de H.Le Paige et P.Delwit, Editions Labor,1998.

[2] « La N-VA confortée par les recommandations de la Commission européenne », 6 juin 2011, www.sudinfo.be.