LE POINT

Toute la gauche

Henri GOLDMAN
rédacteur en chef de Politique

Le 25 mai, nous voterons. Oui, malgré toutes les déceptions, nous continuons d’y croire. Cette conviction – cette illusion peut-être – qu’on peut, pas uniquement de cette façon mais aussi de cette façon, contribuer à agir sur le cours de nos vies, elle est partagée avec les lectrices et les lecteurs de cette revue. Même si nous ne nous rêvons plus d’un Grand Soir électoral façon 10 mai 1981 [1], même si, pour l’essentiel, le pouvoir réel a déserté depuis longtemps les assemblées démocratiquement élues, voter n’est jamais un geste anodin. C’est, au miminum, une opération qui permet de prendre le pouls de la société à grande échelle. Au maximum, cela pèsera sur les équilibres gouvernementaux, ce qui ne saurait nous être indifférents.

Nous ne voterons sûrement pas pour des candidat-e-s qui parlent à tout bout de champ de la « classe moyenne » pour noyer le poisson des injustices sociales.
Nous voterons à gauche. Un mot bien galvaudé. La gauche qu’on lit sur les étiquettes du flacon ne se retrouve pas forcément à l’intérieur de la bouteille. Celle des campagnes électorales ne prolonge pas fidèlement celle de l’exercice du pouvoir. En Belgique, les politologues nous expliquent que c’est inévitable  : on fait campagne en radical et on gouverne en modéré, c’est le système proportionnel qui veut ça. Un programme peut être d’autant plus revendicatif que l’excuse pour l’édulcorer est toute trouvée  : faute de majorité absolue, il faut obligatoirement mettre de l’eau dans son vin. Tout est affaire de proportions.

Nous voterons pour donner un prolongement à nos révoltes, à nos colères. Soyons de bon compte : pour la majeure partie de la population, ce pays est loin d’être le pire. À titre d’exemple, notre protection sociale et notre système de santé comptent probablement parmi les plus avancés du monde. Le broyeur libéral n’a pas encore réussi à les entamer sérieusement. Mais on sent le vent du boulet. Depuis longtemps, il n’est plus question de nouvelles conquêtes sociales, mais simplement de limiter la casse.

Nous voterons à gauche dans un pays qui n’a jamais été aussi riche. Peu d’entre nous connaissent vraiment la misère. Mais qu’importe. Le ressort de la gauche n’a jamais été la compassion. Ce qui l’anime, c’est la quête de l’égalité en droit et en dignité. Le plus grand scandale de la déferlante néolibérale, c’est au moins autant la richesse insolente et la morgue d’une minorité qui exhibe sans aucune gène son mépris du peuple, ses montres Rolex et ses parachutes en platine que l’exclusion sociale et symbolique de ceux et celles que le filet de la solidarité n’arrive plus à retenir.

Nous ne voterons sûrement pas pour des candidate- s qui parlent à tout bout de champ de la « classe moyenne » pour noyer le poisson des injustices sociales. Ni pour ceux ou celles qui n’ont que le mot « compétitivité » à la bouche et nous promettent une concurrence mortifère avec les autres peuples où nous serons au bout du compte tous perdants. Nous voterons à gauche, mais pour qui ?

Cette revue est celle de toute la gauche. Et comme celle-ci est plurielle, nous le sommes aussi. Dans les pages qui suivent, certain-e-s d’entre nous vous feront part de leur choix. D’autres hésitent encore ou panacheront leurs votes, en profitant de l’opportunité des trois scrutins simultanés pour nuancer leur engagement. Nous choisirons selon plusieurs critères, sans accorder trop d’importance aux programmes électoraux qui sentent trop le marketing. Philosophie politique : comment articuler le rouge et le vert, comment aborder la laïcité, quelle attitude face à une Europe bien décevante, comment penser les engagements internationaux de la Belgique… Stratégie : celle de la rupture et de la primauté au mouvement social, ou celle du meilleur compromis politique possible  ? Casting : les idées s’incarnent dans des personnes. Certaines ont fait leurs preuves… positivement ou négativement.

Mais nous n’oublierons pas qu’au soir du 25 mai, c’est toute la gauche qui doit pouvoir gagner. Et qu’avant de jouer l’une de ses composantes contre les autres, il faudra donner envie de voter à gauche, et c’est loin d’être acquis. Ce soir-là, nous ferons des additions.

[1] Le jour de l’élection de François Mitterrand à la présidence française.