Accueil du site  >Archives  >(n°84) : La réforme inachevée  >Le “hors champ” dans l’histoire
Rimages

Le “hors champ” dans l’histoire

Hugues LE PAIGE
Journaliste puis réalisateur et producteur de documentaires à la RTBF (de 1970 à 2004), il n’a jamais véritablement séparé les activités professionnelles de ses engagements politiques. Les valeurs qu’il (...)

L’historien Patrick Boucheron est l’homme sans caméra qui jette sur le monde un regard essentiellement cinématographique. Pendant des années, Patrick Boucheron a scruté de son oeil-objectif perçant la célèbre « fresque du bon gouvernement » peinte en 1338 par Ambrogio Lorenzetti dans la « Sala della Pace » du palais communal de Sienne. Il publie, à ce sujet, Conjurer la peur [1], un essai magistral sur la force politique des images. Il s’agit d’une œuvre à la fois originale et « ouverte » (au sens où Umberto Eco l’entend), d’une érudition sans pareille qui nourrit la modernité – et la radicalise – de son propos mais aussi le plaisir de la lecture. Tous ceux qui, un jour, ont eu la chance d’emprunter le « campo », cette place unique au monde où se déroule le « Palio » et d’entrer dans le palais communal ont vu cette « peinture qui, écrit Boucheron, ne date ni du moment où Lorenzetti l’a peinte, ni de ceux où Vanni et d’autres après lui l’ont retouchée […] mais qui, de l’instant même où le regard qu’on pose sur elle nous fait contemporains, devient notre bel aujourd’hui. » C’est bien là le défi et la réussite de cette exploration minutieuse et sans tabou d’une peinture « qui a suscité un torrent de mots, où se précipite un flot bibliographique, avant d’être le lieu commun des historiens de l’art ou le passage obligé des historiens politiques ».

D’un long revers du regard, Boucheron balaie ce « flot » qui a porté le plus souvent, au fil des siècles, des interprétations plus ou moins théoriques tentant de rattacher l’œuvre de Lorenzetti à Aristote, Cicéron ou Saint Thomas d’Aquin. Mais Lorenzetti n’a pas illustré un traité politique, sa peinture EST acte politique. En 1338, quand les Neufs qui gouvernent la cité commandent la peinture, il s’agit pour la commune de résister – de conjurer la peur – face à l’irrésistible ascension du seigneur qui va instaurer un nouvel ordre politique, celui du pouvoir d’un seul contre le pouvoir collégial. Lorenzetti va peindre le « bon » mais aussi le « mauvais » gouvernement (que l’on appellera aussi « la guerre et la paix ») dans une opposition bien plus subtile et complexe que ne le supposent les commentaires des différents âges. Car, comme l’écrit l’auteur, « ce qui rôde à Sienne, ce n’est pas le risque de la tyrannie ou les ravages de la guerre mais la séduction de la seigneurie ». Et ce risque-là, Lorenzetti nous le fait appréhender à travers ses images et ses mots (car il y a aussi des mots dans sa peinture qui, pour des raisons politiques, se veut « lisible »).

En imprégnant la fresque de son regard, en la cadrant et la re-(ou de-) cadrant, passant du gros plan au plan large, parfois même à travers un faux-raccord, sans négliger le travelling, Boucheron utilise explicitement toute la grammaire cinématographique [2]. Jusqu’au « hors-champ » final qui donne tout son sens au cadre… et à la fresque. On ne le dévoilera pas ici car Conjurer la peur est aussi une enquête qui réserve au lecteur son lot de rebondissements. Cela lui permet, en tout cas, d’accéder « au plus intime de ce que la peinture d’Ambrogio Lorenzetti a, politiquement, à nous dire. Si ce gouvernement est bon, ce n’est pas parce qu’il est inspiré par une lumière divine mais parce que ses effets sont justes et harmonieux, qu’ils épargnent les corps, respectent leurs lieux, entendent leurs paroles » [3].

Sienne, 1336 : l’œuvre est évidemment clairement datée et localisée mais la lecture de Boucheron nous permet de comprendre combien, sous notre regard, et son ouverture à l’abstraction, elle est contemporaine. Pour rester dans le langage filmique : de la même manière que le cinéma documentaire peut accéder à l’universalité par son approche la plus intime d’une réalité particulière. L’historien veut comprendre la « puissance d’actualisation » de cette image : c’est bien cette « peur » qu’il nous faut conjurer. Celle de 1338 face à la menace du seigneur et celle de 2014 face à la « démocratie subvertie ».

[1] P. Boucheron, Conjurer la peur. Sienne, 1338. Essai sur la force politique des images, Paris, Seuil, 2013.

[2] Son hommage « à ce grand penseur de l’image cinématographique que fût Serge Daney » mais aussi à Jean-Luc Godard dit, plus que tout, combien il est redevable au cinéma.

[3] p. 219.