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Démocratie

Dieudonné et la concurrence mémorielle

Jérôme JAMIN
Philosophe et politologue, Jérôme Jamin est chargé de cours en Science politique à l’Université de Liège, administrateur des Presses universitaires de Liège et directeur de la Foire du livre (...)

A la télévision, les images se télescopent, parfois en noir et blanc, parfois en couleur, avec ou sans commentaire, avec plus ou moins d’objectivité selon les cas. Le résultat est catastrophique, les bombardements de civils en Syrie, les réfugiés d’un tremblement de terre et les victimes d’un génocide en cours – qui parfois n’est même pas encore terminé ni même nommé comme tel – côtoient l’une ou l’autre commémoration de la libération d’un camp de concentration nazi quand le rappel au souvenir du Tsunami japonais ou du génocide rwandais croise les victimes libyennes de la répression du colonel Kadhafi, ou les innocents tombés sous les bombes des États-Unis ou de l’Otan, en Irak ou en Afghanistan.

Le flux d’images est tel que des bouleversements s’opèrent dans les représentations. Les victimes de tel ou tel massacre sont en concurrence avec les enfants d’Hiroshima ou de Fukushima au moment où les revendications des descendants des esclaves se voient à leur tour voler la vedette par des manifestants à La Haye lors du procès d’un ancien bourreau serbe, croate, sierra-léonais ou khmer rouge. Et ne parlons même pas de ceux dont on ne parle pas, peu ou jamais et qui, bien qu’absents des écrans de télévision, provoquent précisément des frustrations qui mettent les représentations encore plus en compétition.

L’offre audiovisuelle est globale et aux télescopages sur et entre nos chaînes de télévision aggravé par le zapping s’ajoutent les décalages entre pays et régions du monde relativement à ce qui compte pour l’histoire. La Shoah ne signifie pas la même chose en France et à Gaza, et on ne commémore pas Hiroshima de la même manière au Japon et aux États- Unis, pas plus que le « 11 septembre » au Chili et aux États-Unis. Au final, des renversements s’opèrent, et des changements étranges font leur apparition, ce qui explique en partie le phénomène Dieudonné.

Aujourd’hui, il coexiste à la télévision presque quotidiennement lors des journaux télévisés, et à seulement quelques secondes d’intervalle, des images d’archives autour des camps de concentration et d’extermination nazis, et des images récentes du Moyen-Orient, notamment des attentats en Irak (ou au Liban), de Gaza, de la tragédie syrienne, et surtout des soldats israéliens et des territoires occupés. Avec le temps, le flux associe, transforme et finalement remplace l’image historique du « Juif persécuté sous le nazisme » par l’image « du soldat israélien, allié des États-Unis, conquérant et dominateur au Moyen-Orient ». Si le bouleversement laissera indifférent le soldat israélien, rien n’indique qu’il en ira de même pour le rescapé ou le fils de rescapé de la Shoah considéré désormais comme un agresseur, ou comme un sympathisant des forces armées israéliennes, « des forces sionistes » présentes sur le territoire français d’après Dieudonné. Rien n’indique également que tout cela n’aura aucun impact sur notre rapport aux crimes nazis et à leurs victimes, notamment les Juifs. Dieudonné l’a bien compris, et on ne s’étonnera pas de retrouver sur son site des vidéos de l’avocat français Arno Klarsfeld servant au sein de l’armée israélienne. Tout est lié…

Mais ce qui est préoccupant avec les médias, ce n’est pas tant l’effet grossissant – par exemple du phénomène Dieudonné [1] ou du souvenir de la Shoah, ou de la vie à Gaza – mais le flux continu et hasardeux d’images qui provoque de l’incompréhension et du ressentiment de tous les côtés, chacun pensant de surcroît être lésé par rapport aux autres ! C’est le flux hasardeux avec certaines images (désinvolture), mais c’est aussi le flux que l’on soupçonne d’être orchestré pour privilégier certaines images (complot), et c’est surtout le flux que l’on exècre précisément parce qu’on ne voit jamais certaines images (injustice). Compte tenu de l’impact des médias dans la construction de nos représentations, l’hyperprésence, l’absence ou le mélange malheureux d’images posent un sérieux problème pour la cohésion sociale. Dieudonné n’en est qu’une des manifestations !

[1] Sur l’affaire Dieudonné, voir également mon interview dans Le Vif.