Le dictionnaire du prêt-à-penser

Expertise économique 2

Mateo ALALUF
Sociologue

La Libre Belgique [1] a sollicité cinq économistes dont « l’expertise économique n’est plus à démontrer » pour définir des « nouvelles orientations structurelles pour la Belgique ». Le journal souhaitait, « au-delà de leurs différences de sensibilité », aboutir à des propositions communes pour réformer le pays. Isabelle de Laminne, journaliste à la base de cette rencontre précise que ces « économistes de premier plan » étaient motivés par cet exercice car « ils nourrissaient une certaine frustration de ne pas être entendus par le monde politique ».

Le monde politique serait-il sourd aux imprécations de nos économistes ? Bruno Colmant a été chef de cabinet d’un ministre des Finances (D. Reynders) et Etienne de Callataÿ d’un Premier ministre (J.-L. Dehaene) et ensuite d’un ministre des Finances (J.-J. Viseur). Tous deux exercent actuellement des fonctions importantes dans des institutions financières privées et sont, avec Pierre Pestieau, parmi les économistes les plus médiatiques. Alexandre de Streel fait partie de la cellule stratégique du cabinet de la vice-Première et ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet et Micael Castanheira, le plus jeune d’entre eux, en dehors de ses fonctions académiques, est expert auprès d’une des principales entreprises du Bel 20.

Nos experts économistes qui ne paraissent guère ostracisés par les pouvoirs et par les médias, proviennent-ils néanmoins « d’horizons différents » ? Selon la Libre, Bruno Colmant serait « étiqueté plutôt à droite », Etienne de Callataÿ et Alexandre de Streel « étant plutôt associés au CDH ». Plus surprenant, le journal attribue à Pierre Pestieau, on ne sait en fonction de quel critère, « une sensibilité plutôt de gauche ». Est-ce parce qu’il est le chantre de l’injonction à retarder l’âge de la retraite à 67 ans ? Dommage que l’argument massue de la « bombe démographique » du vieillissement vient d’être désamorcé par l’Allemagne. Ce pays dont la population est la plus vieille d’Europe, après avoir prôné sous l’impulsion de Gerhard Schroeder, cet autre homme « étiqueté à gauche », de reporter l’âge de la retraite à 67 ans, vient, sous la coalition gouvernementale actuelle, de ramener cet âge à 63 ans au lieu de 65 actuellement, pour l’abaisser ensuite à 60 ans.

La proposition visant à allonger l’âge légal de la retraite, qui fait consensus chez nos économistes, est rejetée avec force par le PS, le CDH, Ecolo et la FGTB. Elle paraît même « prématurée » à Olivier Destrebecq au nom du MR et Vincent Reuter se dit, au nom du patronat, « sceptique concernant l’efficacité du relèvement de l’âge de départ à la retraite ».

À l’exception de la suggestion d’une globalisation prudente des revenus de manière à élargir la base taxable, les autres propositions pour « réformer le pays » sont à l’avenant : réduction des cotisations sociales (appelées charges), augmentation des taux de TVA, et manipulation de l’index de manière à gommer les pertes de pouvoir d’achat résultant des hausses de TVA et des prix de l’énergie.

La diversité de nos économistes paraît donc limitée à celle qui distingue le cabinet du ministre des Finances et des creusets du néolibéralisme : la Vlerick School où professe Bruno Colmant et la Banque Degroof et l’Itinera Institute pour Etienne de Callataÿ.

A contrario, « l’appel des économistes aux politiques » publié par La Libre Belgique fait la démonstration que la médiatisation des économistes masque la confusion de l’académique, du financier et du politique et, sous couvert d’expertise, désarme l’indispensable vigilance à l’égard d’un « consensus unilatéral » attaché à des intérêts partisans particuliers.

[1] La Libre Belgique, 25-26, 27, 28, 29 et 30 janvier 2014